Bordeaux, ville de Montaigne et Montesquieu, était autrefois léchée avec le soin scrupuleux et bourgeois d’un roman de Mauriac, le dernier des trois « M » dont le patrimoine culturel local s’enorgueillit. Ce Bordeaux-là n’est plus. Les élégants platanes des boulevards sont abandonnés à leurs rejets, comme un vieux gentleman que l’on ne se donnerait plus la peine de coiffer. La fournaise de la canicule donne aux mauvaises herbes grillées, autour des arbres et entre les pavés, mêlées aux détritus, un air de Tananarive. La prolifération des grimpantes, plantées sur un trottoir, le long d’un tuyau d’évacuation par des riverains se piquant, un temps, de jardinage, semble hors de contrôle. Quand elles courent autour des moulures élégantes des façades en pierre, on croirait ces vidéos d’« urbex » tournées dans des châteaux fastueux abandonnés, mangés par la végétation.

Ajoutez à cela, à présent, les fumées d’incendies poussées par le vent dans l’agglomération bordelaise et vous aurez une idée du climat confusément pré-apocalyptique dans certains endroits de la ville en ce début de semaine.

La loi interdit l’usage de produits phytosanitaires depuis le 1er janvier 2017. Mais la mairie de Bordeaux, précurseuse, les a supprimés dès 2009. Et désormais, la majorité écolo à la mairie, derrière le Vert Pierre Humic - dérangé par les arbres morts, mais, semble-t-il, beaucoup moins par les herbes folles crevées sur la voirie -, pousse à la végétalisation. En novembre 2020, le maire lançait l’opération « Bordeaux grandeur nature », plein de bonnes intentions, pour lutter « contre la minéralisation, le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité ».

« La Métropole de Bordeaux n’utilise plus de pesticides sur les trottoirs, accotements de voiries, places et dans les rues, parcs, jardins et squares », peut-on lire sur le site de ladite métropole, qui rassure aussitôt : « La propreté, la circulation piétonne sur les trottoirs et la sécurité des usagers ne sont pas affectées par la suppression de ces produits polluants et dangereux pour la santé. » Une précision utile, la question étant de taille : l’écologie est-elle devenue prétexte à ne plus rien entretenir ? Car les pesticides, certes polluants, n’ont pas été remplacés par des méthodes naturelles - désherbants thermiques ou huile de coude - mais par une très désagréable sensation d'abandon. Quant à « la sécurité des usagers », affirmer qu’elle n’est « pas affectée » relève de la méthode Coué. Les racines qui font craquer le bitume et soulèvent les pavés sont autant d'obstacles sournois pour les pas mal assurés des personnes âgées et les roues des poussettes. Quant au spectacle de la broussaille sèche un peu partout, elle ne laisse pas d’inquiéter. Même en ville, un mégot jeté dans ce foin sec épars tenant lieu pour certains de poubelle ne pourrait-il pas initier un incendie ?

Sur le site Bordeaux Gazette, l’ancien pharmacien bordelais devenu blogueur Dominique Mirassou s’interrogeait déjà, en septembre 2014 : « Le résultat conduit inexorablement à la multiplication de rues ne ressemblant plus à rien : pas plus de campagne à la ville que de ville tout court. Un spectacle nouveau, traduction peu séduisante de trottoirs laissés à l’abandon. »

En mai dernier, un article paru dans Sud-Ouest sous le titre « À Bordeaux, comment le zéro pesticides a reverdi les trottoirs » s’est attiré une volée de commentaires acides sur Twitter, pour certains assortis du hashtag #SaccageBordeaux : « Reverdir en novlangue écolo : négliger tout entretien, effectuer des économies en personnel et heures de travail, transformer de magnifiques villes en terrain vague crasseux. Le faux écolo aime la bad, le crade, le laid et croit, en outre, qu’il sauve la planète. » De fins observateurs font remarquer que sur la photo d’illustration, une passante marche sur la route pour éviter le trottoir « vert » - impraticable ? Une Cassandre y voit « la dernière étape avant le retour des trottoirs en terre battue ».

Bordeaux n’est évidemment qu’un exemple. Peut-être d’autant plus frappant du fait de son raffinement, jadis. D’autres villes (comme Toulouse) ont décidé de laisser prospérer les friches. Pour la « biodiversité » et parce que « c’est moins contraignant pour les services municipaux de laisser vivre ces espaces ». On lit même dans la presse que les rats y auraient « trouvé leurs quartiers »... Puisqu'on en parle, de la même façon que l’on doit appeler ceux-ci des surmulots, ne dites plus « mauvaises herbes » mais « adventices ». Interdit, de trier, comme dans l’Évangile, le mauvais grain de l’ivraie. Il paraît que c'est cela, le progrès. Dans un pays, la France, en voie de sous-développement. On le voit bien à mille signes.

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20 juillet 2022

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