Réagissant à la contre-offensive de l'armée ukrainienne, le général de division (2s) Vincent Desportes met en garde contre les prévisions optimistes. Selon lui, la Russie ne compte plus sur une victoire militaire mais sur un enlisement du conflit qui briserait le moral occidental.

Marc Eynaud. Alors que l’armée ukrainienne poursuit sa contre-offensive dans la région de Kherson, beaucoup de voix s’élèvent. À entendre le discours majoritaire, l’armée ukrainienne serait en train de bousculer très fortement l’armée russe. Que se passe-t-il en réalité en Ukraine ?

Général Vincent Desportes : Je crois qu’il faut être prudent. L’armée ukrainienne n’a pas percé, elle a grignoté sur un certain nombre de points et a repris de petites parcelles du territoire. De là à dire que cette contre-offensive est la dernière de la guerre et qu’elle va régler le problème, il y a un grand pas à franchir que, personnellement, je ne franchirai pas. Les Russes font des avancées dans la région de Donetsk.
Toute contre-offensive s’amoindrit de sa progression. Les troupes qui s’avancent ont toujours plus de pertes que les troupes qui se défendent.
Aujourd’hui, personne ne peut savoir combien de temps les Ukrainiens seront capables de poursuivre cette poussée. On ne doit pas oublier que la guerre se conduit toujours sur un rythme syncopé. Là, nous avons une contre-attaque qui s’épuise de son succès et qui devra s’arrêter. Nous aurons certainement des renouvellements de troupes et on repartira.
Jurer aujourd’hui que les affaires vont se terminer avec cette contre-offensive, c’est aller extrêmement vite en Besogne.

M. E. : Faut-il craindre que le conflit continue de s’enliser et que nous n’ayons pas d’autres sorties de crise au moins par la voie militaire ?

V. D. : Aujourd’hui, malgré cette contre-offensive ukrainienne, nous sommes toujours dans une pause tactique. Les deux armées sont en train de se reconstituer pour essayer de repartir vers l’avant. Les troupes ukrainiennes ont intérêt à gagner le maximum de terrain pour repousser tous les Russes à l’est avant l’hiver. Ils ont donc intérêt à attaquer maintenant, même si leur remise à niveau n’est pas achevée.
En ce qui concerne les Russes, ils sont beaucoup moins pressés. Le pari des Russes n’est pas tant de gagner militairement. Ils ont compris qu’il serait très compliqué de laisser pourrir la situation pour que, finalement, les opinions occidentales s’affaissent plus rapidement que ne s’affaisse le soutien russe au président Poutine.

M. E. : En d’autres termes, ils attendent que la facture énergétique des Occidentaux soit tellement lourde qu’ils en viennent à s’épuiser eux-mêmes de cette guerre avant les Russes.

V. D. : C’est exactement cela. La stratégie russe est une stratégie multidimensionnelle. Je rappelle que ce sont les Russes qui ont, les premiers, théorisé la théorie des stratégies globales. La stratégie repose sur trois paris. Le pari nucléaire, le pari élémentaire qui a été en partie levé et puis le pari énergétique. L’espoir du Kremlin, c’est qu’à la fin de l’hiver, les opinions publiques et le soutien se dégradent et que les pouvoirs politiques soient obligés, de par la pression de leur propre population, de privilégier leur population au soutien à l’Ukraine. C’est exactement le pari de Poutine.
Le président Poutine n’a pas à gagner la guerre mais d’attendre suffisamment pour que le côté ukrainien et ses aides occidentales s’affaissent d’elles-mêmes.

M. E. : Le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, a annoncé qu’il fallait se préparer à une économie de guerre. La situation est-elle dramatique à ce point ?

V. D. : Il est important de préparer nos populations aux efforts qui devront être faits. Il est toujours bon de rappeler aux citoyens que la liberté n’est pas gratuite. Pour l’instant, la France a très peu souffert de la protection de leur propre liberté qui, on ne peut pas dire le contraire, est défendue par les Ukrainiens. Pour que le gouvernement ne soit pas obligé de revenir en arrière, il faut que, psychologiquement et petit à petit, il prépare la population aux efforts qu’elle devra faire. On parle, notamment, de la baisse des températures. Oui, il faudra que les Français comprennent qu’aujourd’hui, c’est eux qui vont également payer dans leur confort cette guerre en Ukraine, et que ce sera la prix de la liberté.

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10 septembre 2022

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