Editoriaux - 8 mars 2019

François Ruffin : Macron, l’unique objet de son ressentiment

Ce pays que tu ne connais pas.

C’est le titre du livre que François Ruffin vient de publier et qui s’adresse au président de la République.

Les droits seront versés à l’association Picardie debout.

Je lis tout et je tenais le plus vite possible à découvrir les pages de cette personnalité, de ce politique, de cet insoumis, de cet auteur si peu classique pour lesquels, bizarrement, j’ai toujours éprouvé une dilection paradoxale, une estime effarée, une trouble fascination, une détestation intermittente et nuancée.

J’ai lu en deux heures de temps.

Quel vitriol, quelle charge, quel massacre !

Quel style, quel élan mais quel ressassement, tel un flot qui se réjouit et s’enivre de sa répétitive puissance !

Quelles terribles, tragiques expériences de vie, que de détresses sociales et personnelles !

Quelle virulence, quelle haine non pas tant de l’argent à foison et des milliards confisqués, dilapidés et détournés que de ceux qui les possèdent !

Quel ciblage féroce des mêmes, Rothschild, Jacques Attali, Bernard Arnault, Serge Weinberg, d’autres encore mêlés dans une dénonciation accablante, sans nuance et sans rédemption possible !

Quelle dérive de cette foudre vengeresse quand elle s’en prend au physique, à l’apparence et au sourire permanent d’Emmanuel Macron avec une intuition qui, pour être infiniment blessante, ne peut laisser personne indifférent !

Quelle mutilation du réel empoigné sur un mode hémiplégique, comme si François Ruffin était le seul à le connaître et avoir la légitimité pour en parler, l’autre part n’étant composée que d’oisifs, de profiteurs, de prébendes et de spoliations !

Quelle amertume, tout au fond, derrière ce formidable libelle, si aigre, si intense et si dévorante qu’elle semble presque souffrir de ne pas être du côté qu’elle pulvérise !

Quelle caricature flamboyante et délirante qui relève moins de l’antagonisme politique et de la lutte sociale que de la volonté de se poser, de s’imposer comme un justicier incandescent, irréprochable !

Tout serait imposture, posture et mise en scène. Même le pire ne parvient pas à s’approprier une exclusivité aussi étouffante.

Les humiliés, les offensés, les malheureux, les laissés-pour-compte sont à lui, pour lui. Qui oserait venir s’immiscer dans son monopole !

Quel déferlement insultant, vindicatif et dévastateur contre le président de la République, ses comportements, son arrogance, sa manière artificielle et condescendante de frayer avec le peuple, son mépris selon le regard perpétuellement accusateur, unilatéral et méchant de François Ruffin !

Quelle colère et quelle compassion, quel désespoir sous les mots, si peu d’espoir, au fond, dans le futur !

Mais, surtout, quel talent, quelle coulée de démolition, quelle verve d’agressivité, quel incendie allumant des feux partout contre l’unique objet de son ressentiment à proportion de la mise en pièces de ce qui aurait pu être une complicité et une amitié, de la déception causée par un lien mort-né !

François Ruffin est un Robin des bois affreusement injuste mais qui touche, parce que dans son jeu de massacre, forcément, parfois, il vise juste et que son allégresse polémique stimule et entraîne.

Que de blessures secrètes, quelles obscurités dans l’âme et la sensibilité du tueur symbolique, autant sans doute, si on quitte la superficie de l’être, que dans celles de sa victime !

J’ai conscience que ce billet et cette équivoque approche de François Ruffin et de son projectile révèlent un peu de moi.

Beaucoup de François Ruffin qui, mine de rien, s’évoque largement en concentrant apparemment son obsession sur et contre Emmanuel Macron.

Moins de ce dernier, en définitive, parce que cette guerre écrite est trop outrancière, aussi décapante qu’elle soit, pour qu’on n’ait pas envie de répliquer à ce “pays que tu ne connais pas” : ce Macron que tu ne connais pas.

Extrait de : Justice au Singulier