Editoriaux - Histoire - 20 mars 2019

Erdoğan aux Australiens : « Souviens-toi de Gallipoli »

En représailles à l’attentat commis le 15 mars 2019 par Brenton Tarrant contre deux mosquées de la ville de Christchurch (Nouvelle-Zélande), voici que le président turc Recep Tayyip Erdoğan convoque l’Histoire. Toutes choses égales par ailleurs, et un peu à la manière de Clovis qui fracassa le crâne d’un soldat qui l’avait humilié quelque temps auparavant (« Souviens-toi du vase de Soissons »), le successeur de Mustafa Kemal rappelle aux Australiens et Néo-Zélandais la bataille de Gallipoli.

Le propos se veut menaçant et ferme : “Il y a un siècle, vos aïeuls sont repartis à pied ou dans des cercueils. Si votre intention est la même que la leur, nous vous attendons”, a-t-il lancé aux membres du Commonwealth dont les ancêtres avaient bravé les océans pour combattre l’Allemagne et ses alliés, au premier rang desquels l’Empire ottoman, alors dirigé par Mehmed V (1844-1918) puis par son frère cadet Mehmed VI (1861-1926). Le président turc, qui d’un coup s’érige en gardien de l’islam sunnite, a insisté sur le fait qu’“ils sont en train de nous tester avec le message qu’ils nous envoient depuis la Nouvelle-Zélande, à 16.500 kilomètres d’ici”. Autrement dit, cet attentat viserait non seulement son pays (alors que pas un seul Turc n’y est décédé) mais aussi la foi musulmane, ce qui, dans l’esprit du tueur, n’est pas inexact.

Reste que le parallèle entre Gallipoli et Christchurch est quelque peu « capillotracté » et que les propos d’Erdoğan ne sont qu’une provocation de plus. Gallipoli est une bataille sortie de l’imagination de Winston Churchill (1874-1965), alors premier Lord de l’Amirauté. L’objectif recherché est alors d’obtenir le contrôle du détroit des Dardanelles et la capitulation de l’Empire ottoman. Le plan approuvé en conseil de guerre en janvier 1915 ne se déroule pas comme prévu, en raison des nombreuses dissensions dans la chaîne de commandement. Certains chefs militaires hésitent entre concentrer les forces sur le front occidental et ouvrir un nouveau front en Asie Mineure quand d’autres renâclent à envoyer des navires en Méditerranée alors qu’ils seraient plus précieux pour protéger l’Angleterre.

Le plan dérape en avril 1915, avec le débarquement de l’Australian and New Zealand Army Corps (ANZAC1) sur cinq plages désignées par les lettres S, V, W, X et Y , près du cap Helles, à 200 km au nord-ouest d’Izmir. Les forces engagées sont insuffisantes et se révèlent, faute de renseignements précis et donc de matériel adéquat, incapables de gravir les pentes escarpées. À chaque sortie, les soldats sont pris pour cibles par les troupes de Mustafa Kemal Atatürk (1881-1938). Les morts s’amoncellent sur les plages. Les cadavres pourrissent sur place. La situation devient tellement insupportable qu’à la mi-mai, les combattants concluent une trêve de quelques heures pour enterrer leurs morts. Mais la bataille se poursuit jusqu’en janvier 1916, date du départ des troupes alliées2. Au total, la bataille des Dardanelles (ou bataille de Gallipoli) fait 46.000 morts et 86.000 blessés dans les rangs des Alliés. Elle a causé indirectement 258.000 morts de maladie. On compte plus de 28.000 victimes australiennes : 8.700 morts et 19.500 blessés.

La victoire est ottomane et cette victoire reste, dans la Turquie d’aujourd’hui, un acte fondateur de la résistance à l’Occident. C’est sur cette corde sensible et le fait que Gallipoli reste l’un des pires désastres de la Première Guerre mondiale qu’Erdoğan joue à l’envi. À la seule différence que ce ne sont pas les Australiens ou les Néo-Zélandais qui sont venus en Turquie pour commettre un attentat. En revanche, il n’est pas sûr que beaucoup aillent, cette année, visiter Sainte-Sophie, la Citerne Basilique ou encore la belle Bursa, première capitale de l’Empire ottoman.

1. Corps d’armée australien et néo-zélandais
2. La France participe aussi à cette expédition et y perd 23.000 hommes, tués ou blessés.

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