En , on a voulu jouer le remake de La Vie des autres, ce film allemand qui, en 2006, met en scène, dans un huis clos haletant, les pratiques d’espionnage de la Stasi, des opposants politiques comme des simples particuliers. Dimanche dernier, au cours de l’émission de télévision « Che tempo che fa », le jeune ministre de la Santé italien Roberto Speranza, issu de l’extrême gauche, idéologue à l’allure bourgeoise et au phrasé sec et précis, affirmait que dans le prochain DPCM (décret de la présidence du Conseil des ministres), promulgué pour freiner la reprise de l’épidémie de Covid-19, le gouvernement tenterait « de peser sur quelques aspects de la vie des personnes que nous nous jugeons, en ce moment, non essentiels ».

Il poursuivait : « Je propose concrètement que soient interdites toutes les fêtes. » « Comment on fait pour interdire une fête privée, qui va frapper à la porte des maisons pour contrôler s’il y a une fête ? » demande, un rien éberlué, le présentateur de l’émission, Fabio Fazio, homme de gauche lui aussi et dont la connivence avec le gouvernement n’est un secret pour personne. « Nous augmenterons les contrôles, il y aura des signalements […] nous travaillerons avec les forces de sécurité pour que les normes soient respectées. On ne peut permettre des occasions de rassemblements libres où il n’y a pas de contrôles » puisqu’ils échapperaient au sacro-saint protocole sanitaire. Cet appel clair à la délation a fait bondir l’opinion publique, opposition en tête, qui s’est empressée de railler le ministre et sa nostalgie assumée des pratiques d’un autre siècle. « C’est pire qu’Orwell ! » tweetait Matteo Salvini.

Mardi matin, après d’âpres discussions avec son gouvernement, Giuseppe Conte a repoussé cette idée, s’en tenant à une forte recommandation de ne pas recevoir plus de six personnes chez soi, et prenant diverses mesures plus contraignantes que les précédentes : les Italiens n’ont plus le droit, par exemple, d’aller faire une partie de foot au parc ni de recevoir plus de trente personnes lors d’un mariage, et les enfants, ces assassins en puissance, encore moins celui d’aller en sortie de classe.

In extremis, le président du Conseil italien s’est donc arrêté sur le pas de la porte. Conte est-il, pour autant, un ardent défenseur des libertés publiques qui considère que la vie privée des Italiens dans ce qu’elle a de plus intime, de plus viscéral – les amis, la famille, le premier cercle -, est sacrée ? Non, cette mesure n’a pas été retenue car elle est tout simplement anticonstitutionnelle : l’article 14 de la Constitution italienne stipule en effet que « le domicile est inviolable ». Pour outrepasser ce principe, il faudrait des lois spéciales. Bref, une dictature.

Il n’en reste pas moins que, la nature humaine étant ce qu’elle est, l’appel à la délation ne restera pas pour autant lettre morte. Était-ce une simple gaffe de la part du ministre ou un test sur l’opinion publique pour éprouver son degré de docilité aux restrictions continues de ses libertés essentielles ? Il est, en tout cas, permis de se poser la question.

Ça se passe en Italie, et tout ceci ne nous concerne pas, direz-vous, nous avons bien assez à faire avec les errements de notre propre gouvernement.

Détrompez-vous.

Un article du Figaro racontait, récemment, les interventions de la BAC de nuit en région parisienne : objectif, fermetures des soirées clandestines qui se multiplient depuis la fermeture des cafés et des boîtes de nuit, la brigade anticriminalité exerçant alors des prérogatives de police sanitaire. Soirées qui se déroulent, raconte le journaliste du Figaro, la plupart du temps, dans des logements loués pour l’occasion, locaux commerciaux, bâtiments désaffectés, Airbnb… ou chez des particuliers, ce qui n’est pas exactement la même chose. Entre le 25 septembre et le 4 octobre, pas moins de 1.215 appels à police secours pour tapages nocturnes ont été recensés à Paris, soit une augmentation de 34 %, ce qui permet à la police d’intervenir au domicile de particuliers.

Il semblerait que la délation ait de beaux jours devant elle.

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