Dimitri Casali : La longue montée de l’ignorance (5) : les États-Unis et le créationnisme

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Les États-Unis, nation des paradoxes

Depuis toujours, nous, Européens, avons tendance à regarder de haut les Américains. Nous nous sentons confortés par l’avance culturelle que nous estimons avoir sur eux, et sommes persuadés que l’inculture massive qui sévit de l’autre côté de l’Atlantique n’a aucune chance d’arriver dans notre vieille Europe, pétrie de civilisation. Mais en sommes-nous si sûrs ?

C’est oublier que ce qui commence aux États-Unis, première puissance mondiale, finit toujours par arriver chez nous, avec une ou deux dizaines d’années de décalage. Mais en attendant, passons en revue ce qui mérite de les qualifier comme champions de l’ignorance.

Tout d’abord, de nombreuses études font état, pour l’Américain moyen, d’un niveau de connaissances scientifiques sidérant. Ainsi, selon la National Science Foundation (Fondation nationale pour la science), un quart d’entre eux ignorent que la Terre tourne autour du Soleil ! Ils ne sont que 74 % à affirmer le contraire, et 48 % que l’homme descend du singe. Le 1er juin 2012, une information qui fait l’effet d’une bombe dans le monde scientifique aux États-Unis d’Amérique, c’est la publication d’un sondage de l’institut Gallup qui dit que 78 % des Américains croient à la version créationniste de l’évolution du monde et rejettent la version officielle de la science. Parmi ces 78 %, on trouve 46 % de créationnistes purs et durs (c’est-à-dire qui pensent que Dieu a créé l’Homme et la Terre tels que nous les voyons aujourd’hui il y a moins de 10.000 ans) et 32 % de personnes qui adhèrent à l’idée d’une évolution guidée par Dieu d’une manière ou d’une autre. À côté de cela, ils témoignent d’une foi surprenante en la science, puisque 90 % d’entre eux affirment avoir confiance dans les scientifiques. Est-ce la raison pour laquelle ils ne se donnent pas la peine d’acquérir une culture scientifique élémentaire ?

Les États-Unis n’en sont pas à un paradoxe près. En effet, leur système d’enseignement supérieur compte parmi les universités les plus prestigieuses du monde. Ainsi la Ivy League désigne un groupe de huit « super-universités » parmi lesquelles Princeton, Yale et Harvard. Pourtant, excepté cette élite qualifiée, le niveau des écoliers américains semble exceptionnellement bas. Ainsi, d’après un rapport de la fondation National Geographic de 2006, la plupart des jeunes Américains de 18 à 24 ans sont incapables de situer l’Irak sur une carte ; en revanche, ils savent très bien où a été tournée la série Les Experts

L’inquiétante montée du créationnisme

Lorsque Donald Trump a fait connaître les premiers noms de ceux qui allaient composer son équipe, la liste a surpris. Et pour cause : son vice-président, Mike Pence, n’est pas seulement reconnu pour ses positions ultraconservatrices, c’est aussi un créationniste notoire. Avec Ben Carson – un temps pressenti pour occuper le poste de ministre de l’Éducation… qui a finalement hérité du ministère du logement -, ils défendent tous deux la théorie de la « Terre jeune » : la Terre aurait environ 6.000 ans, alors que les scientifiques s’accordent tous à dire qu’elle a quatre milliards d’années. Il a ainsi déclaré, en 1998, que les pyramides avaient été construites par Joseph et servaient à conserver les récoltes, et non comme tombeaux des pharaons. Propos qu’il a réitérés sur la chaîne de télévision CBS en 2015. De nombreuses voix se sont ainsi élevées, à l’intérieur même du camp républicain, pour que le poste clé de ministre de l’Éducation ne lui soit pas confié. En effet, aux États-Unis, l’Éducation relève de l’autonomie des États mais le ministère de l’Éducation peut imposer des normes nationales concernant le contenu des programmes.

Qu’est-ce, au juste, que le créationnisme ? Cette théorie et la bataille qui agite depuis des années évolutionnistes et créationnistes sont typiques de la société américaine.

Le créationnisme est né en opposition au darwinisme au XIXe siècle. Ses partisans s’opposent aux théories de Charles Darwin sur l’évolution du vivant. Pour eux, les textes de la Bible ne sont pas des allégories mais doivent être interprétés à la lettre comme des écrits scientifiques, notamment le livre de la Genèse sur la formation de la Terre en six jours. Pour eux, la Bible a directement été dictée par Dieu aux auteurs, ce qui implique que c’est la seule source de connaissance de référence et qu’il est impossible d’en contester le moindre verset. Dieu aurait ainsi créé méthodiquement, d’abord l’inerte, puis les végétaux, puis les animaux, puis l’homme et la femme. Selon cette théorie, les animaux descendraient tous d’un couple unique et les êtres humains du premier couple, Adam et Ève. L’évolution trans-espèce, à savoir que l’homme et le singe ont un ancêtre commun, est radicalement rejetée comme étant anti-biblique.

En recoupant la chronologie biblique, les auteurs sont ainsi parvenus à la conclusion que la Terre aurait six mille ans puisque qu’elle aurait été créée en 4004 avant notre ère. Elle aurait été noyée par un déluge au bout de trois mille ans et seuls les êtres humains et quelques espèces animales auraient survécu, un grand nombre d’entre elles ayant péri, dont les dinosaures, qui auraient été des contemporains de l’homme. Cette théorie est élaborée à partir de l’histoire de l’arche de Noé, interprétée au pied de la lettre. Le problème est que cette théorie rentre en contradiction totale avec à peu près toutes les sciences : l’astronomie, la physique, la biologie, la géologie, la paléontologie… Les créationnistes nient les découvertes des sciences et se donnent pour but de montrer leur fausseté et de faire triompher la vérité des textes bibliques. Ils sont dans une logique de combat. Tout ce qui rentre en contradiction avec la Bible doit être nié. Ils ont ainsi développé toute une batterie d’arguments pour établir la fausseté scientifique des théories évolutionnistes, tous plus biaisés les uns que les autres. Ils affirment, en effet, que certains phénomènes de l’univers sont décrits explicitement dans la Bible, comme par exemple le fait que la Terre tourne sur elle-même. Ce qui revient à s’appuyer sur les avancées d’une science pourtant discréditée pour établir a posteriori que tout était contenu dans les textes bibliques.

Les créationnistes jouent en permanence sur l’ignorance de leurs fidèles. Ainsi, une de leurs méthodes est la datation fictive. Ils vont ainsi présenter un objet véridique (par exemple, une pointe de lance en fer) et la dater de 100.000 ans avant notre ère, alors que les scientifiques situent l’âge de fer en -1100. Tout cela pour affirmer que l’homme eut la maîtrise du fer depuis les origines de l’humanité. De même, pour les créationnistes, l’homme préhistorique n’existe pas et n’est qu’une pure invention. L’idée d’un être humain si imparfait, qui est un cousin du singe, leur est inconcevable. En effet, pour eux, l’homme est né avec la parfaite maîtrise de toutes les techniques modernes que nous avons découvertes au long des siècles. Ils n’hésitent pas à réécrire l’Histoire, ainsi à affirmer à propos des civilisations précolombiennes qu’elles envoyaient des hommes dans l’espace, en raison des collerettes des personnages dans les fresques mayas, interprétées comme représentant des astronautes.

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