, c’était une gueule, une voix et un style. Mais aussi un patronyme et un terroir. Toutes ces choses dont il faudrait, pour certains, avoir honte. Un nom en -ac venu tout droit de la Gaule romaine et des profondeurs de ce Limousin dont les villages, encore protégés, nous rassurent sur la pérennité d’une certaine France. Il faut, comme Tillinac, avoir souvent pris le train de Brive à Paris, et surtout dans l’autre sens, pour sentir cette France centrale que certains, et lui aussi peut-être, ont cru trop souvent centriste.

Tillinac, c’était un peu, jeune journaliste à La Montagne, l’historiographe de Chirac, version tête de veau : les comices, les tournées dans les villages de Corrèze, la fidélité absolue en 1995, quand les rats quittent le navire – un invariant du personnel politique de droite que Macron n’a eu qu’à mettre en pratique. Pas étonnant que cet adolescent maintes fois renvoyé de l’école ait arrimé sa barque à celle d’un Chirac éternel outsider, méprisé d’un Giscard comme d’un Mitterrand. Le Chirac entrant à l’Élysée de 1995, c’était la revanche de tous ces petits, ces maladroits, pas assez énarques, pas assez balladuriens. Mais, comme toujours, il y avait ambiguïté et tromperie sur la marchandise. On avait voté pour un Chirac gaullien façon Philippe Séguin. On eut Alain Juppé. Les chiraquiens comme Séquin et Tillinac, c’est ainsi qu’on les aimait et qu’on pouvait s’y reconnaître. Du coffre, de la résonance historique, plus loin que les fiches de l’ENA. Avec le départ de Tillinac, l’espèce est morte.

Mais Denis Tillinac, ces dernières années, avait lui-même fait l’inventaire de ce grand vide. Réordonnant pour lui-même ses fondamentaux, il nous avait donné des sommes puissantes, comme trois balises pour navire en détresse : les 600 pages de son Dictionnaire amoureux du catholicisme, en 2011, son Petit Dictionnaire amoureux de la France, en 2014, et, enfin, son Dictionnaire amoureux du Général, cette année. Et puis, à l’heure des bilans, il avait publié un petit livre plus personnel, sans fard, franc comme on l’aimait : Caractériel, où il revenait sur son enfance.

Aujourd’hui, Denis Tillinac laisse beaucoup d’orphelins, au-delà de sa famille : ses lecteurs et tout cet électorat de droite désenchanté, qui ne voit toujours pas se lever à l’horizon le cavalier dont la France a besoin. En févier 2016, déjà, il se faisait l’écho du désenchantement du peuple de droite :

« Ceux qui, par exaspération, ont voté pour le FN aux derniers scrutins n’ont aucune envie de parachuter Marine Le Pen à l’Élysée. Sa nièce Marion à la rigueur […]. D’où un désenchantement nauséeux […] Après le succès considérable du livre de Zemmour, d’aucuns l’ont incité à se lancer dans l’arène ; ça prouve au moins que l’offre, comme disent les économistes, ne colle vraiment pas avec la demande. De même Villiers, auteur lui aussi d’un livre iconoclaste, est-il prié de reprendre du collier. Chacun dans son registre, ces deux bretteurs disent et écrivent ce que la droite silencieuse a envie d’entendre, avec des mots qui sonnent juste. Rien à voir avec le patois insipide des énarques, des technos et des communicants. […] Alors, qui ? Ce point d’interrogation surgit de partout pour peu qu’on s’évade du bruitage médiatique pour écouter les gens “normaux”. […] Plus ou moins confusément, beaucoup de Français aspirent à rebattre les cartes. Voire à renverser la table. En tout cas, à changer la donne. Ils rêvent à haute voix et à fonds perdus d’un candidat dont le profil, le langage, le style seraient inédits. Ne pas confondre ce rêve d’un homme providentiel avec un accès banal de poujadisme, spécialité française par temps orageux. Il émane des profondeurs de l’inconscient collectif. »

Un quinquennat plus tard, la France et la droite en sont exactement au même point. Denis Tillinac voyait juste, sur la longue durée comme dans l’écume des jours.

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