Tout a déjà été dit et écrit sur la victoire de au championnat du monde de cyclisme, dimanche dernier, en Italie, au terme d’une chevauchée fantastique qui lui vaut d’entrer à jamais dans la légende de son sport.

Mais c’est avant tout son irruption dans le cœur des Français et son ascension prochaine au rang d’icône nationale qu’il convient de décrypter, au regard du nombre de sportifs dominant leur discipline qui n’ont jamais trouvé la clé pour susciter l’amour – ni même attirer l’attention – de leurs compatriotes.

L’archipellisation de la France et son nouveau découpage a inévitablement conduit à compartimenter nos champions, faisant fluctuer leur impact et cote de popularité en fonction de zones géographiques et barrières sociologiques invisibles. C’est dans l’hétérogénéité des références sociales et culturelles que se loge la difficulté pour un athlète (comme pour un acteur, un artiste… ou un homme politique) de toucher toutes les classes et dépasser les clivages, ce que seuls Zinédine Zidane et Teddy Riner ont accompli au cours des vingt dernières années.

Alaphilippe a le profil et les atouts pour briser ce plafond de verre.

Son enfance en HLM lui confère le laissez-passer pour pénétrer les foyers des banlieues, pour lesquelles il est une preuve vivante qu’il existe un monde en dehors des tours et un chemin pour réussir sa vie.

La France ouvrière reconnaît en lui l’un des siens, qui au sortir de l’adolescence, CAP mécanique en poche, dut travailler pour vivre, alors que les bonnes fées ne s’étaient pas encore penchées sur son berceau.

La France éternelle, enfin, celle des grands espaces, l’a adopté au soir de ses exploits dans les cols du Tour de France 2019, certains jurant même déceler dans la couleur de son maillot de leader une symbolique et un prolongement des gilets jaunes.

Mais la seule lecture anthropologique ne saurait cependant expliquer les raisons qui nous amènent à penser qu’il sera peut-être l’une des personnalités françaises de la décennie.

Plusieurs sportifs estampillés « France périphérique et rurale », de Sébastien Chabal à Richard Gasquet, en passant par la fratrie Manaudou, ont connu la notoriété avant de retomber lentement dans l’oubli pour une raison majeure : l’absence de relief, de panache, de transcendance et de verticalité, ingrédients que réunit Julian, à n’en pas douter ; car s’il est une synthèse, un condensé des Français, un trait d’union entre les hommes et les femmes de toutes les classes, il est également un lien intergénérationnel, tant sa façon de courir convoque l’Histoire de France.

Dimanche, dans la côte de Gallisterna, tout comme au mois d’août dans les plus forts pourcentages du Poggio (la montée finale de Milan-San Remo), nombre d’entre nous ont vu dans sa maîtrise du terrain, l’anticipation des mouvements de ses adversaires et la bestialité de ses attaques, une relique de la bataille d’Austerlitz où, malgré l’infériorité numérique, le génie tactique de l’Empereur offrit victoire, triomphe et gloire aux troupes de la Grande Armée.

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