De manière aussi logique qu’impromptue, le Covid-19 aura, en quelque sorte, gelé la majeure partie des conflits internationaux. On ne parle plus de l’affrontement entre Iran et USA dans le golfe Persique, guère plus de celui opposant Riyad et Téhéran au , et encore moins de l’accord américano-israélien conclu sur le dos des Palestiniens.

C’est donc dans le Caucase que se poursuit le grand jeu diplomatique, avec les récents incidents entre armées d’Arménie et d’Azerbaïdjan ayant causé la mort d’une quinzaine de soldats. Nous sommes là dans la zone pivot entre Europe et Eurasie, entre sphères d’influence occidentale et septentrionale, entre Moscou, Ankara et Téhéran. L’enjeu des combats ? Le , enclave que se disputent Erevan et Bakou, respectivement capitales de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan, depuis la fin de la Première Guerre mondiale.

Ainsi, cette époque voit-elle le démantèlement des Empires austro-hongrois et ottoman. Les frontières sont redécoupées dans l’urgence. L’URSS entend maintenir la profondeur géographique d’un Empire russe en voie de morcellement. Pour ce faire, Lénine passe alliance avec la , conservant l’Arménie dans le giron du Kremlin, abandonnant l’Azerbaïdjan au nouveau régime fondé par Kemal Atatürk, tout en oubliant le Haut-Karabakh, province arménienne imprudemment offerte à Bakou.

Cela serait finalement anecdotique si l’Arménie, sorte de zone tampon entre Turquie et Azerbaïdjan, n’empêchait Ankara d’avoir accès à cette mer Caspienne que se partagent l’Iran de manière directe et la , par le biais des républiques caucasiennes demeurées fidèles à Moscou, malgré la chute de l’URSS. Pour tout arranger, Bakou regorge de ce pétrole que les Turcs n’ont pas.

Qu’en déduire aujourd’hui ?

D’une part : les USA, rattrapés par leur traditionnel tropisme isolationniste, préfèrent se concentrer sur la menace chinoise, la seule susceptible de mettre à mal leurs intérêts vitaux, paraissent sous-traiter cette zone à la seule Russie, tout comme ils se désengagent du bourbier oriental, quitte à abandonner en une relative rase . De fait, hormis la politique consistant à arrimer de force l’ et la à l’OTAN, Washington semble vouloir en rabattre sur ses tentatives de déstabilisation des républiques caucasiennes, à base de soutien discret de ses services secrets aux rebelles islamistes, le tout sur fond de prosélytisme wahhabite saoudien.

De l’autre : une lecture religieuse du puzzle local serait parfaitement inopérante, sachant que c’est, bien sûr, un peu plus compliqué que ça. En effet, l’Arménie étant orthodoxe et l’Azerbaïdjan chiite, la Russie penche évidemment du côté de ce premier pays, tout en armant l’autre en sous-main : le Kremlin a toujours eu plusieurs fers au feu. De Téhéran, capitale chiite, on pourrait attendre un inconditionnel soutien à Bakou. Mais ce serait oublier que la très influente communauté chrétienne en Iran est majoritairement d’origine arménienne et qu’elle permet au régime de jouer les intermédiaires commerciaux avec les puissances occidentales. De son côté, si Ankara penche du côté de l’Azerbaïdjan, c’est plus pour des raisons culturelles et linguistiques – ce peuple faisant partie de l’espace turcophone – que pour des motifs strictement religieux, le très sunnite sultan néo-ottoman se montrant plus que méfiant vis-à-vis d’une hérésie chiite, toujours suspecte de servir de relais aux ambitions perses.

Pour le moment, ce conflit, même si demeurant conjoncturellement de faible intensité, est structurellement plus inquiétant. Une chance que Moscou, Ankara et Téhéran, loin des lubies occidentales et de leur évangélisme droit-de-l’hommiste, pratiquent encore une géopolitique à l’ancienne, axée sur les intérêts historiques des peuples et des nations. La preuve en est que ces trois capitales n’ont jamais déclaré de guerres inconsidérées à des pays tiers, au contraire de la très messianique Amérique.

PS : une fois de plus, l’Europe en général et la France en particulier sont aux abonnés absents. Voilà qui commence à ressembler à une bien mauvaise habitude.

20 juillet 2020

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