Armées - Audio - Editoriaux - Entretiens - Histoire - 7 mai 2019

Colonel Jacques Allaire : « Je ne regrette pas d’avoir fait Ðiện Biên Phủ ; 65 ans après, ce sont les morts que je regrette ! »

Aujourd’hui 7 mai, c’est l’anniversaire de la bataille de Ðiện Biên Phủ, en Indochine. Il y a 65 ans, après 56 jours et 55 nuits de bataille contre l’ennemi Viêt Minh, les soldats français rendaient les armes.

Le colonel Jacques Allaire, jeune lieutenant à l’époque, prit part à cette bataille qui fut considérée comme la plus longue et la plus meurtrière de l’après-Seconde Guerre mondiale. Il témoigne au micro de Boulevard Voltaire.

Il y a 65 ans, vous avez déclaré à vos hommes : « Je vois bien comment on entre, mais je ne vois pas comment on sort. » Vous parliez de la cuvette de Ðiện Biên Phủ. Avec vos yeux de combattant, pensiez-vous que c’était une bataille perdue d’avance ?

Je n’ai pas dit cela. J’ai dit à mes gars : « Nous partons demain à Ðiện Biên Phủ. Je vois bien comment nous irons, mais je ne vois pas comment nous rentrerons. » Voilà ce que je leur ai dit. Je le pensais. Pas un seul homme n’a moufté. Pas un seul homme n’a eu d’état d’âme. Le lendemain, nous étions rassemblés et avons sauté à Ðiện Biên Phủ.
Ayant connaissance du terrain, je ne savais pas comment nous aurions pu sortir de cette affaire. Nous étions à 300 km de Hanoï, sans aucune possibilité de revenir par la route ou même à pied.

Vous décrivez cette bataille comme un désastre…

Je déclare cette bataille comme un désastre après l’avoir faite. On s’est battu pendant 56 jours et 55 nuits. Il n’y avait pas besoin d’avoir fait l’école de guerre pour comprendre que nous aurions quelques difficultés si loin de Hanoï, et sans possibilité d’avoir des renforts autrement que par parachute. Or, tous les bataillons de paras étaient déjà engagés. Il a donc fallu que des volontaires qui n’avaient jamais sauté en parachute nous rejoignent. Malheureusement, cela n’a pas suffi.
Je n’avais pas fait l’école de guerre, mais j’avais fait trois séjours en Indochine. Pourtant, je ne savais pas comment nous allions rentrer.

Vous étiez lieutenant, à cette époque. 65 ans après, quelles sont les impressions qui vous restent de cette bataille ?

90 % des combattants ont été remarquables. Quelques autres ont eu des états d’âme. Je ne regrette pas d’avoir fait Ðiện Biên Phủ. En tant que militaire de carrière, je regrette que des hommes soient morts.

Dans les manuels d’histoire, on ne retrouve pas la page Ðiện Biên Phủ. Qu’en pensez-vous ?

L’enseignement est corrompu par des politiques qui n’ont jamais suivi les gouvernements dans leurs actions. Quand nous étions en Indochine, la France était complètement désintéressée et déconnectée par la guerre d’Indochine. Lorsque nous sommes rentrés en France, nous nous sommes rendu compte que nous étions seuls là-bas et que la France avait d’autres chats à fouetter que la guerre d’Indochine. Pendant toute la période de la guerre d’Indochine, nous avons eu 29 ou 30 gouvernements. On n’a véritablement jamais su prendre le problème au niveau politique.
En 45, au début de la guerre d’Indochine, le général Leclerc avait compris qu’on ne pourrait pas gagner cette guerre et que la page était tournée. Les Anglais, les Hollandais et les Américains avaient perdu leurs colonies.