La vie d’un gagnant au Loto ne se résume pas à un ticket gratté. Si ce cadeau du ciel change le cours de son existence, son être reste fondamentalement le même et ni le confort matériel ni les nouveaux amis ne parviennent en profondeur à modifier son logiciel intérieur.

Le n’a en rien interféré dans le destin tragique de Christophe Dominici, et ceux qui ont bondi sur ce drame pour faire le procès du sport professionnel se trompent de combat. Il avait parfaitement fait le deuil de sa carrière de joueur, possédait un solide et des affaires florissantes, un indéfectible cercle d’amis, ce qui tord le cou aux clichés présentant tout sportif retraité comme un élément asocial, ruiné, abandonné et incapable de se fondre dans la vie réelle.

Dans sa biographie Bleu à l’âme, parue en 2007, le rugbyman alors au sommet de sa gloire racontait sans détours, et avec une sincérité glaçante, les contours du mal qui le rongeait depuis l’enfance, les tourments qui à chaque crise se transformaient en douleurs physiques qui l’obligeaient à rester des jours entiers au lit, recroquevillé en position fœtale, les séjours en établissements, les traitements médicamenteux lourds…

Christophe Dominici a été poignardé dans le dos et broyé par la , fléau qui, chaque année, empoisonne et emprisonne l’existence de plus de 2,5 millions de Français. D’après les spécialistes, 20 % de nos compatriotes ont vécu ou vivront un épisode de dépression au cours de leur vie, phénomène à l’origine de 70 % des 10.000 suicides qui surviennent chaque année en France (soit 25 par jour). Cette maladie était déjà en lui lorsqu’il a perdu sa sœur Pascale, lorsqu’il rencontra sa femme et berça pour la première fois ses enfants, et au cours de chaque instant de sa vie, telle un passager clandestin, une bombe à retardement.

La force d’une grande équipe de rugby réside dans sa capacité à scorer dans les « temps forts » et à protéger sa ligne dans les « temps faibles », alternance que connaissent tous les dépressifs, constamment tiraillés entre les périodes d’euphorie et celles de résignation, le sentiment de toute-puissance laissant place à la perte totale d’estime de soi.

Comme Edward Norton dans Fight Club, qui campe un schizophrène fragile et mal dans sa peau, harcelé et nargué par Brad Pitt, son « second moi », audacieux, séducteur et bagarreur, Domi était un leader de vestiaire, une machine à gagner, une bête de scène, tout autant qu’il était happé par le fond aussitôt qu’une main invisible le replongeait dans les abîmes.

L’épisode de sa tentative de reprise du club de rugby de Béziers, l’été dernier, est un autre marqueur de cette tyrannie qui a dicté sa vie en conditionnant ses humeurs et ses émotions. L’intérêt pour ce dossier et tout ce qu’il ravivait en lui provoqua un raz-de-marée d’énergie qu’il peina à contenir, autant qu’il eut du mal à maîtriser son chagrin, alors que le conte de fées tournait au vaudeville.

Si l’annonce des conditions de sa mort plongea le pays entier dans l’incrédulité, c’est sans doute parce que nous plaçons trop d’espoir en ceux à qui l’on confie le soin d’animer nos rêves, à tel point qu’il nous devient inconcevable qu’ils puissent partager nos doutes et nos faiblesses. Un enfant idéalise son père, le voit comme l’homme le plus fort du monde et le croit infaillible ; l’adulte reproduit ce schéma mental avec ses idoles, à qui il retire de fait le droit à l’imperfection.

Christophe Dominici n’était pas un super-héros, juste une étoile filante qui a illuminé les vies de ceux qui ont croisé sa route et qui, un soir d’automne 99, était entré à jamais dans le cœur de millions de Français en plongeant dans l’en-but néo-zélandais.

30 novembre 2020

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