Invité au micro de , l’ex-ministre Luc Ferry a déclaré, sur les caricatures de : « On n’est pas obligé de montrer ces caricatures qui sont à la limite de la pornographie et qui sont quand même ignobles. »

« Ignobles » est de trop.

Les seuls actes incontestablement « ignobles » ont été les assassinats commis à Nice par ce jeune Tunisien, Brahim A., terroriste islamiste, hospitalisé, atteint aujourd’hui du Covid-19.

Luc Ferry, qui maîtrise parfaitement la langue française, n’ignorait pas à quel point ce paroxysme du vocabulaire de dénonciation pouvait être dangereux dans la mesure où il pouvait paraître mettre sur un même plan l’offense par les caricatures et les crimes par l’islamisme.

Je le dis d’autant plus volontiers que la pensée de Luc Ferry, qualifiant les premières « d’être à la limite de la pornographie », n’est pas dénuée de pertinence et peut susciter l’adhésion de beaucoup.

Mais, avant de s’aventurer dans cette brutale sincérité, il convenait de fixer avec une vigueur absolue cet interdit : rien ne justifie l’assassinat qui, jamais, ne doit avoir la moindre excuse ni la plus petite justification. Que cette horreur résulte de la contradiction apportée à des idées ou de la dérision à l’encontre de croyances.

Il est clair, cependant, que, si on admet qu’une idée n’a pas de sens si elle n’a pas le droit d’être contredite, une croyance, en revanche, est infiniment plus fragile et touche des couches plus profondes quand elle est moquée. On a le droit, sans être rétrograde, de ne pas aimer les caricatures, de ne pas rire d’elles, pas plus qu’on ne s’esclafferait automatiquement face à celles qui traîneraient dans la boue d’autres religions.

Il n’est pas honteux de demeurer de glace ou dans une indignation relative et tempérée à l’égard de comportements médiatiques qui relèvent d’une tradition française en effet – la caricature, sans qu’on distingue suffisamment le registre politique de l’attaque religieuse – laissant le lecteur dans une totale liberté : acheter l’hebdomadaire, adorer les caricatures, ne pas les juger drôles ou craindre leurs effets sur des esprits malades ou fanatisés.

Mais, dans la réflexion sur elles, prendre toujours garde au fait que rien, jamais, ne doit venir au secours d’une cause odieuse, meurtrière, « ignoble ».

C’est d’autant plus nécessaire que, de plus en plus, peut-être précisément pour rendre la pareille à ces associations, imams et personnalités musulmanes qui n’ont pas hésité, clairement, à fustiger les crimes commis au nom d’un intégrisme dévoyé, on cherche à comprendre et à expliquer les réactions d’une multitude de musulmans, pratiquants de bonne foi et honnêtes citoyens.

Notamment en soulignant que « les défenseurs de la caricature à tous vents sont aveugles aux conséquences de la mondialisation » (), ce qui est sans doute vrai mais aussi périlleux : mettre si peu que ce soit de la nuance dans le processus d’une malfaisance barbare.

Car, pour les auteurs de celle-ci, qu’ils soient commandés directement par Al-Qaïda ou Daech ou orientés, mais avec une large place laissée à leur initiative criminelle et aux moyens du bord, en quelque sorte, il ne faut pas espérer autre chose, avec les précautions de pensée et de langage dont on use, qu’à les renforcer encore davantage, si c’est possible, dans leurs desseins mortifères. En effet, qu’attendre, par exemple, d’un tueur comme celui de Nice qui est allé prier, le matin, dans une mosquée avant d’assassiner dans la journée !

Si je dénie la justesse de l’adjectif « ignobles », je considère toutefois que Luc Ferry nous contraint à nous interroger sur notre rapport avec la religion, quelle qu’elle soit.

En effet, on a dorénavant l’impression que pour paraître un esprit fort, dans le divertissement, dans la caricature ou en politique, il convient nécessairement de s’en prendre aux religions – à l’ comme au catholicisme – et que ce droit au blasphème est devenu quasiment une obligatoire grossièreté, comme si le salut, pour l’intelligence, résidait prioritairement dans cette aptitude à la dérision et au sarcasme sur les croyances – j’insiste – et non pas à propos des idées.

Maintenir l’assassinat islamiste au plus haut de l’opprobre moral et démocratique et accepter, en même temps, que la des uns ou des autres, leur indifférence, leur athéisme ne soient plus l’obsession d’un monde qui est devenu très pauvre en ironie et en humour : double exigence.

« Ignobles » a été vraiment de trop, Luc Ferry.

4 novembre 2020

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