De passage en France pour présenter son dernier livre La Force de la vérité, le cardinal Müller, préfet émérite de la Congrégation pour la doctrine de la foi, analyse le relativisme spirituel de notre société.

Éminence, en France, de moins en moins de personnes se déclarent catholiques pratiquantes, mais pour autant, de plus en plus voient dans le catholicisme un refuge identitaire face à l’islamisation qui menace. Des athées se déclarent désormais « de culture judéo-chrétienne ». Est-ce suffisant ?

Quiconque croit en Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit est catholique. Il ne faut pas faire du catholicisme une contre-idéologie contre l’islamisme ou contre l’infiltration islamique étrangère de la France. Mais nous pouvons témoigner aux nouveaux arrivants en France, à travers notre amour du prochain, la bonté et la philanthropie de Dieu en Jésus-Christ. Car eux aussi sont appelés au salut afin qu’ils deviennent pour nous frères et sœurs en Christ. Cependant, l’État doit faire comprendre aux gens de culture islamique, qui ne connaissent aucune différence entre la religion et l’objectif national, qu’ils doivent reconnaître les droits de l’homme et la démocratie comme base d’une coexistence pacifique. La soi-disant loi de séparation de 1905 était, en réalité, la suppression de l’Église catholique par une idéologie libérale, qui se déclarait religion d’État et qui portait gravement atteinte à l’identité culturelle de la France, à l’image chrétienne de l’homme. L’État doit vraiment être neutre sur le plan idéologique et soutenir tous les citoyens et communautés qui contribuent au bien de la société.

Il a été reproché à l’Église de ne pas être à la hauteur pendant la crise sanitaire, d’avoir été trop silencieuse tandis que sa liberté de culte était limitée. Qu’en pensez-vous ?

L’Église est aujourd’hui trop bureaucratique. Celui qui met toute son espérance en Dieu dans la vie et la mort ne peut pas manquer de courage pour affronter la vérité. Le Christ est la résurrection et la vie. Que l’on vive ou que l’on meure, nous appartenons au Seigneur. La recherche du vaccin pour la vie transitoire est bonne, mais n’oublions pas le « médicament de l’immortalité », à savoir le Christ dans l’Église et l’Eucharistie. Dans cette crise du coronavirus, nous avons manqué de confiance en Dieu et imposé des solutions trop humaines : nous avons privé sans aucun regret les fidèles de l’Eucharistie dans le monde entier. La question des mesures nécessaires de protection contre l’épidémie n’imposait pas du tout l’interdiction générale de l’Eucharistie et des autres sacrements ou des visites pastorales aux malades et aux personnes âgées. Lorsque des autorités ecclésiastiques ont prononcé de telles interdictions, elles ont agi en contradiction avec le mandat du Christ, qui a dit de baptiser ceux qui croient, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit et qui, en vue du sacrifice eucharistique institué par lui, ont dit « Faites cela en mémoire de moi ». Lorsque les autorités des États de Californie, d’Espagne et de Chine punissent la célébration des sacrements, elles violent clairement le droit humain fondamental de la liberté de religion et de conscience.

Admettre que chacun a sa vérité a conduit à la société fragmentée dans laquelle nous vivons : multiculturelle et multiconflictuelle. Quel regard portez-vous sur ce relativisme spirituel ?

Les personnes de religions et de cultures différentes peuvent vivre ensemble pacifiquement si elles respectent les droits de l’homme. Dans l’esprit de la liberté religieuse, nous avons un respect personnel pour chaque personne adhérant à une communauté religieuse ou à une vision du monde spécifique et nous respectons sa décision de conscience. Mais le catholique et le chrétien attendent également des autres qu’ils respectent sa liberté et sa conception de l’existence. La condition préalable à une bonne coexistence dans une société civile pluraliste est le respect des droits de l’homme, qui découlent des principes métaphysiques et moraux qui animent l’esprit humain. Ce constat a été fait dans de nombreuses situations historiques : là où ils n’étaient pas respectés, le fondement humain de la coexistence était détruit. Les totalitarismes politiques et idéologiques du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui ont utilisé les moyens de la démagogie et de la terreur. L’acte religieux est fondé sur la vertu de vénération de Dieu, qui nous a créés êtres humains, à son image et à sa ressemblance. Les assassinats prétendument « à motivation religieuse » sont une contradiction en soi et une insulte à Dieu. Dieu est amour. Quant à nous, nous aimons parce que Dieu lui-même nous a aimés le premier. Si quelqu’un dit « J’aime Dieu » alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas.

Entretien réalisé par Iris Bridier. Traduction : Félicité Lagier. Crédit photos : Emmanuel du Bourg.

17 octobre 2020