Editoriaux - International - 12 mars 2019

Bouteflika : reculer pour mieux sauter ? En espérant que l’Algérie ne saute pas…

C’est officiel, Abdelaziz Bouteflika ne briguera pas un cinquième mandat présidentiel, mais continuera le quatrième jusqu’à ce qu’une « conférence nationale » parvienne à « réformer le système politique et à élaborer un projet de Constitution d’ici fin 2019 ». Ce qui n’engage pas à grand-chose et ne fait guère avancer la situation.

Bref, tel que bien dit sur ce site par Jean Sévillia, tout le monde est dans l’expectative. Un fait est pourtant avéré : la camarilla au pouvoir, junte de militaires tenant dans sa main pouvoirs politique et économique, fera tout pour perpétuer son emprise sur l’Algérie. Un autre fait, tout aussi avéré, demeure son impréparation vis-à-vis d’une crise qui était pourtant des plus prévisibles.

En effet, ce n’est ni un scoop et encore moins un secret d’État que de savoir que l’actuel président est très diminué physiquement, même s’il n’a pas perdu forcément toute sa tête. Nonobstant, aucun plan B ne semble avoir été mis en place. Comparaison n’est certes pas raison, mais la junte égyptienne, acceptant de sacrifier un Hosni Moubarak, lui aussi très fatigué, devant la pression de la rue avait au moins un maréchal al-Sissi sous le coude. Mais là, pas de “plan B”, semble-t-il.

Quant à l’état du paysage politique, il est assez succinct. Depuis la guerre civile des années 1990, les islamistes, salafistes ou Frères musulmans demeurent politiquement atones au niveau national, préférant agir dans leur cadre d’influence traditionnel : petites villes et campagnes. Et si le FLN s’est montré incapable de faire émerger une figure plausible en ses rangs, le RND (Rassemblement national démocratique), très lié aux milieux d’affaires, n’est jamais rien d’autre qu’un avatar du même FLN. De son côté, le RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie) n’a jamais pu dépasser son tropisme identitaire kabyle pour s’ouvrir au reste de la population. Autant dire que le possible remplaçant de Bouteflika n’est pas encore trouvé.

Le lobby militaro-industriel au pouvoir a créé le vide démocratique : il en paye aujourd’hui le double prix ; même le FLN n’est plus qu’un fantôme du passé. Résultat ? D’un côté, il est condamné à naviguer à vue. De l’autre – gérontocratie oblige -, il a étouffé les jeunes officiers susceptibles – ou suspects – d’être trop en phase avec une population majoritairement jeune, trop jeune pour avoir connu les affres de la dernière guerre civile et même pas née à l’époque de celle de la Libération. Pour tout arranger, cette masse juvénile est à la fois surdiplômée et au chômage.

Pour se sortir de l’impasse et se maintenir au pouvoir, il faudrait une autre guerre au pouvoir en place. Ce qu’a fait ou laissé faire le régime de Bachar el-Assad. Mais l’entourage du président Bouteflika n’en a ni les moyens et encore moins l’envie. Dans le même temps, d’autres voix s’élèvent, minoritaires pour le moment, mais de plus en plus écoutées : celles qui voudraient rompre avec une arabité imposée avec l’indépendance, à la grande époque du panarabisme nassérien imposé par Le Caire, pour en revenir à une identité algérienne plus ancienne, celle de la culture et de la langue berbères. Ce qui lui permettrait, au passage, de s’éloigner de l’influence, à la fois wahhabite et saoudienne, dont on a vu les récents bienfaits en Orient.

Voilà qui pourrait relancer l’Algérie sur d’autres rails. La faire se rapprocher de ses voisins du Maghreb, et de cette Europe à laquelle elle demeure malgré tout liée, ne résoudrait en rien à court terme, mais pourrait, sur le long terme, augurer de jours meilleurs.

Abdelaziz Bouteflika, après avoir imposé la nécessaire réconciliation nationale, au début du second millénaire, avait d’ailleurs beaucoup œuvré pour la reconnaissance de la berbérité, tout comme, avec son traité d’amitié, initié avec Jacques Chirac en mars 2003, il entendait panser les plaies causées par l’ancienne puissance tutélaire, avant que ce texte ne capote quelques mois plus tard sous la pression de députés faisant voter un amendement relatif au « rôle positif de la colonisation », véritable chiffon rouge en la matière.

Comme quoi, en Algérie, tout n’est pas tout vert, tout n’est pas tout noir. Et, paradoxalement, si la permanence de l’inoxydable président en titre peut faire sourire, son départ précipité pourrait donner lieu à pleurer. Des larmes de sang ? Ce n’est à souhaiter pour personne, que ce soit de l’un ou de l’autre côté de notre Mare Nostrum.

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