Audio - Editoriaux - International - 13 décembre 2018

Bernard Lugan : “L’islamisme en Afrique est la surinfection d’une plaie”

Bernard Lugan publie un Atlas historique de l’Afrique, des origines à nos jours, une synthèse cartographique de toutes les connaissances sur l’Afrique, de l’origine de l’Homme aux crises actuelles, indispensable pour comprendre les luttes actuelles.


Vous êtes à La Nouvelle Librairie pour signer votre nouvel ouvrage, Atlas historique de l’Afrique aux Éditions du Rocher.
Pourquoi avoir fait cet atlas ?

Tout simplement parce que c’est un terme de plusieurs dizaines d’années de travaux. Étant aussi cartographe, j’ai voulu faire passer en cartographie toutes les connaissances que j’ai déjà pu donner dans mes gros ouvrages sur l’Histoire de l’Afrique et de l’Afrique du nord. Rien ne résume plus une situation qu’une carte bien faite et très claire.
Mon livre fait part des origines de l’Homme jusqu’à aujourd’hui et les crises actuelles. La spécificité du livre est qu’il est construit avec, à droite, une carte et à gauche, une notice qui non pas explique la carte, car elle s’explique toute seule, mais qui va au-delà de ce que dit la carte, ouvre des directions de recherche et donne des bibliographies.
C’est donc un outil de travail qui fait la synthèse sur toutes les connaissances que l’on a aujourd’hui sur tous les sujets africains des origines à nos jours.

L’Afrique est un sujet qui a évidemment passionné la France avec l’Histoire des colonisations. Aujourd’hui, comment qualifieriez-vous le rapport qu’a la France vis-à-vis de l’Afrique, de ses anciennes colonies et des intérêts qu’elle a en Afrique ?

La France n’a plus d’intérêt en Afrique. Elle représente 2 % du commerce extérieur de la France aussi bien en importation qu’en exportation. Ces 2 % sont réalisés avec 3-4 pays. Même la zone CFA ne représente plus rien du tout. Cette zone n’est même pas une chasse gardée pour le commerce français. Les Chinois réalisent plus d’opérations que nous dans cette zone.
Les intérêts sont plutôt stratégiques avec la lutte contre la déstabilisation du sahel d’où l’intervention militaire Barkhane. En revanche, d’un point de vue économique, certaines firmes françaises ont des intérêts en Afrique, mais la France n’en a plus.

Vous avez parlé de l’opération Barkhane. On est engagé sur plusieurs théâtres d’opérations en Afrique. Pensez-vous que ce conflit prendra fin un jour ou au contraire, les forces françaises y sont-elles pour plusieurs années ?
Peut-on rester jusqu’à l’éradication totale du terrorisme islamique dans cette région ?

Le terrorisme islamique n’est pas le fond du problème, mais plutôt la surinfection d’une plaie. Imaginons que par un coup de baguette magique nous réussissions à détruire tous les petits groupes djihadistes, cela ne résoudrait absolument pas le problème de fond. Les djihadistes sont venus se greffer sur un problème antérieur au djihadisme.
Dans toute la bande sahélienne, les populations du nord qui sont minoritaires ne veulent pas être soumises aux populations du Sud qui sont majoritaires. Voilà le problème.
Or, dans un cadre démocratique, on fait de l’ethnomathématique électorale, c’est-à-dire que les plus nombreux l’emportent sur les moins nombreux. Les moins nombreux étaient les anciens dominants qui n’acceptent pas d’être dominés électoralement par les sudistes. Ce qui fait que même si demain nous éliminions la totalité des groupes djihadistes, le problème touareg vis-à-vis des sudistes ne serait pas réglé ni celui des Toubous par rapport au Sahara sudiste.
L’islamisme est la surinfection d’une plaie. On se trompe complètement en partant de l’idée que le djihadisme est l’élément déterminant dans cette zone. Ce n’est pas le cas.


En France, on a tendance à voir les problèmes africains sous le prisme religieux, alors que finalement c’est une infime explication quant au chaos africain…

C’est de l’immédiateté qui cache de la longue durée. Or, pour voir cette longue durée africaine, il faut faire de l’ethno histoire et de la géographie sur des siècles et sur des millénaires.
Nos experts ne le font pas et ont l’impression de découvrir à chaque fois les crises africaines. Or, toutes ces crises africaines sont des résurgences. Sous une forme ou sur une autre, c’est le retour de crises et de combats antérieurs.
Ce qui se passe au Mali est parfaitement clair. Dans le numéro du mois de décembre 2018 de ma revue l’Afrique réelle, j’explique comment se situent les groupes dans la zone du fleuve sur la frontière du Niger, du Mali et du Burkina Faso. Ces groupes qui sont aujourd’hui pro-djihadistes ou anti-djihadistes sont les groupes qui hier étaient pour les uns, avant la colonisation, tributaires des Touaregs ou tributaires des Peuls. Ceux qui étaient tributaires des Touaregs se retrouvent plutôt dans le camp anti-djihadistes et ceux qui étaient tributaires des Peuls se retrouvent plutôt du côté djihadistes.
Si on ne connaît pas cela, on approche en aveugle dans cette situation et dans ce réel africain.

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