En 2070, lorsque les écoles seront définitivement investies par des robots et des téléopérateurs, il ne restera plus que quelques pièces d’archives émanant d’enseignants préalablement cloués au pilori. Des lettres de guerriers fatigués que la jeunesse du futur ne daignera pas lire, car riche de data mais si peu de mémoire. Des textes comme celui qui suit.

« Je ne sais plus pourquoi j’enseigne ma discipline, la philosophie, parce que je n’ai précisément plus l’impression d’enseigner, si ce n’est à travers la transmission exponentielle d’informations via un cahier de textes numérisé, que les élèves intègrent si peu mais que d’autres surveillent… Suite à la pandémie de coronavirus chinois, la France de 2020 – comme le reste de la planète – est à l’arrêt. Le 17 mars, un confinement général a été décrété par le Président Macron. Et nos écoles avaient l’obligation de fermer leurs portes cinq jours auparavant. Depuis lors, les directions d’établissements, tant publics que privés, sont aux abois. Des consignes adressées aux enseignants plus changeantes et contradictoires les unes que les autres : “Donnez du travail”, “N’en donnez pas trop”, “Transmettez des cours durant les vacances”, “N’en faites rien finalement”, etc.

Et dans la mesure où la durée du confinement est indéterminable, le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer a dû abdiquer, le vendredi 3 avril, en faveur du contrôle continu intégral pour la validation du bac 2020, ceci anticipant in fine le mode de calcul des points du bac 2021 : un brevet des collèges individualisé à l’aune duquel chacun pourra étudier comme il lui plaît. En bref, la mort programmée du lycée, ou plutôt l’ultime conséquence d’une déscolarisation lancinante. Car qui n’est pas aujourd’hui architecte, gestionnaire de données informatiques ou concepteur d’algorithmes n’est plus qu’un pion sur un échiquier infini. Ainsi, les lettres, les arts et même les mathématiques ne trouvent plus d’intérêt aux yeux des jeunes esprits. Puis, en prétextant un individualisme salutaire, on tend à uniformiser à l’envi. Un signe des temps qui ne trompe personne en l’occurrence : la réaction de la Fédération des parents d’élèves de l’enseignement public – la PEEP –, en la circonstance son porte-parole Hubert Salaün faisant état de son soulagement dans les colonnes du Figaro, le 5 avril. Parents d’élèves, un métier, assurément… Sans oublier que personne ne voulait perdre ses deux mois de vacances estivales.

Rien n’y fait, donc. On ne fait que défaire ce que j’essaie humblement de faire. Puisque, bonnes ou mauvaises, les notes ne comptent plus vraiment. Ou quand les notes et les appréciations doivent surtout se conformer à la classe sociale. Un scandale d’État que personne ne veut voir. Seulement, je persiste à penser que c’est précisément dans des moments de crise comme celui-là que la philosophie donne tout son sens. Que c’est, justement, à cet instant que mes élèves devraient saisir de quelle manière ils aiment demeurer au fin fond de la caverne de Platon, comme des prisonniers heureux de l’être : aliénés aux images et aux effets sonores, sans compter l’art de la manipulation des masses que les éternels sophistes – pseudo-experts scientifiques, écrivailleurs et autres professionnels de la rhétorique – maîtrisent contre eux à la perfection. Et voilà comment se réalise sans ambages le triomphe des libertés sur l’autorité. Qui comprendra cela un jour ?… Pourtant, philosopher ou enseigner, même combat ! »

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