Il vint, jadis, aux oreilles d’un évêque des rumeurs laudatives au sujet d’une religieuse réputée édifiante, d’une grande piété, appelée « la sainte » par un tas de gens du voisinage et même au-delà qui lui vouaient une immense dévotion. Intrigué, désireux d’en avoir le cœur net, il fit le voyage jusqu’à son couvent pour la rencontrer. Lorsqu’il frappa à la porte, une bonne sœur lui ouvrit et s’enquit de la raison de sa venue : « Je cherche la sainte. » « C’est moi », répondit-elle. Le prélat tourna aussitôt les talons, il avait sa réponse. La religieuse était aussi sainte que lui était pape.

Notre drôle d’icône moderne ne se caractérise pas, non plus, par l’humilité. Tel Louis XIV venant constater l’état d’avancement de son portrait en costume de sacre par Rigaud, Assa Traoré est allée inspecter, à Noisy-le-Sec, le long du canal, la fresque géante à son effigie rendant gloire à ses mérites. En boubou africain, avec son turban, elle ne ressemble guère à la femme en tee-shirt à coupe afro peinte sur le mur, mais Assa Traoré a montré qu’elle aimait jouer avec ses différentes identités. Une vidéo, publiée sur la page Facebook « La Vérité pour Adama », a immortalisé l’événement. Les artistes s’y expriment sur le symbolisme de leur œuvre : par les yeux bandés qui pleurent, ils ont voulu représenter une Assa Traoré censurée et muselée – pas, en tout cas, sur les plateaux télé, les podiums des manifs ni les pages glacées de Paris Match où elle est libre, très libre, si libre qu’elle fait sans complexe l’apologie de la polygamie. Quant au tatouage de panthère dans le cou, qui n’existe pas en réalité, il signe la filiation avec les Black Panthers, « ça vient des gangs » (sic). « Il faut qu’on se réapproprie nos héros et nos symboles », rajoute l’un d’entre eux. « Ici, on est en France, et Assa Traoré incarne cette nouvelle France. On a voulu la peindre comme une nouvelle Marianne, elle incarne cette diversité qui fait la richesse de la France d’aujourd’hui. » imaginait peut-être, en célébrant sur un timbre la Femen Inna Shevchenko, faire un choix follement subversif, mais cette blonde Marianne a quelque chose, aujourd’hui, de « fachosement » suspect à côté d’Assa Traoré.

Mais cette dernière ne se contente pas de poser, pour l’art, en pietà vengeuse (pardon pour l’oxymore), elle pérégrine aussi de ville en ville pour porter la bonne parole : laissez venir à elle les petits enfants – certains gamins, en cercle, ont à peine 10 ans et boivent ses histoires pleines de méchants gendarmes et de gentils jeunes des cités qui cherchent à leur échapper – à Sarcelles, Saint-Denis, Vauréal, Trappes, Soisy-sous-Montmorency.  Encore il y a peu, certaines écoles lui ouvraient même leurs portes. Cette fois, l’esplanade en bas d’une cité fait l’affaire. Elle vient surtout appeler à marcher le 18 juillet à Beaumont-sur-Oise, pour l’anniversaire du décès d’Adama Traoré. Une marche si populaire que, comme chaque année, lit-on sur la page Facebook, la ville d’Ivry-sur-Seine mettra un bus à disposition. Une marche si potentiellement explosive que les forces de l’ordre la redoutent et s’y préparent. Après les émeutes du 14 juillet, à peine quatre jours pour souffler.

Mais comment le « comité » ne se sentirait-il pas pousser des ailes alors que, si l’on en croit Le Canard enchaîné, lors du premier séminaire gouvernemental de Matignon du 11 juillet, le nouveau garde des Sceaux a plaidé la cause d’Assa Traoré : « Quand [elle] se plaint de ne jamais avoir été reçue par le juge depuis le début de l’affaire, c’est à dire depuis quatre ans, elle le fait à juste titre. Il n’est pas normal qu’elle n’ait jamais été reçue. »

Sait-il dans quoi il met le doigt ? La « justice pour Adama » n’est pas la seule revendication du comité, qui affiche fièrement sur sa bannière Facebook le hashtag #LibérezBagui, renvoyé aux assises pour tentative d’assassinat sur des membres des forces de l’ordre. Les mêmes faits que ceux perpétrés à Étampes, dans la nuit du 14 au 15 juillet, sur un sapeur-pompier, qualifié sur Twitter par « d’actes odieux ne devant pas rester impunis ».

Capture d’écran

Les électeurs ont cru voir dans le « en même temps » le meilleur de la thèse et de l’antithèse réuni dans une harmonieuse synthèse. Ils n’ont finalement que le pire de l’ordre et du contre-ordre : un effrayant désordre.

15 juillet 2020

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