Anne Sylvestre est morte, et emporte avec elle un morceau d’enfance de nombreux Français. Âgée de 86 ans, elle était ce que l’on appelle une artistes « engagée » – comprenez « de gauche ». Et c’est d’ailleurs de cela, encore de cela, toujours de cela, que nous parlent aujourd’hui en boucle la plupart des médias : son plaidoyer, avant même le vote de la loi, pour l’avortement dans « Non, tu n’as pas de nom ». Ou encore la façon qu’elle a eue, en 2007, par sa chanson « Gay, marions-nous ! », d’enrôler malgré elle cette pauvre Germaine Acremant, qui n’avait rien demandé et devait bien rougir derrière son chapeau vert, dans une cause qui ne s’appelait pas encore le mariage pour tous.

Mais ce serait faire insulte à Anne Sylvestre que de la réduire à son passé féministe. Anne Sylvestre, c’est aussi ses merveilleuses fabulettes pour enfants, dentelles musicales minutieusement ciselées, dans lesquelles des « petites filles à lunette qui ramassent des cailloux » croisent des « P’tits Jeannot » qui « s’en [vont] dans la lune sitôt que ça va de travers », non loin d’immuables « maisons de poupée » au raffinement minuscule et exquis, « comme des boîtes à rêver ».

Et le « Doudou perdu », aux accents de Lamartine – un seul être vous manque, et tout est dépeuplé -, fait monter les larmes aux yeux de tous les parents qui, une fois dans leur vie, ont dû escalader un mur ou courir la campagne pour récupérer ledit irremplaçable objet, dégarni, sali mais tellement chéri : « Il était rose il est tout noir/Les pattes en l’air sur le trottoir/L’air tellement abandonné/Qu’il pleurerait s’il pouvait pleurer […] Déguenillé, rempli de trous/On lui a remplacé un œil/Est-ce un chien ou un écureuil/Ou un lapin ? Quelle importance ?/Il est aimé et on le perd/On le réclame on est en transes/Et la vie n’est plus qu’un désert. »

Est-ce un climat familial délétère – elle a porté comme une croix le passé de son père, bras droit de Jacques Doriot – qui a conduit Anne Sylvestre si loin de son éducation et de sa culture classique quand sa rigueur, sa poésie, sa langue, son esthétique en sont un fruit si évident ? Scolarisée, jadis, chez les dominicaines de l’institution Saint-Pie-X, à Saint-Cloud, elle avait gardé pour elles une réelle affection. Anne Sylvestre leur avait ainsi écrit une longue lettre pour partager son grand chagrin : celui d’avoir perdu son petit-fils dans l’attentat du Bataclan… « Les mères » lui avaient promis de le garder dans leurs prières.

« Sans le chant des troubadours/N’aurions point de cathédrales/Dans leurs cryptes, sur leurs dalles/On l’entend sonner toujours », chantait-elle, en 1960, dans « Les Cathédrales ». Puisse Anne-Sylvestre retrouver son petit-fils dans cette cathédrale éternelle qu’on appelle le Ciel, pour qu’on l’y entende sonner toujours.

1 décembre 2020

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