Editoriaux - Histoire - International - 16 novembre 2018

Cette Serbie que la France de Macron a insultée

Le 31 janvier 1921, M. de Fontenay, ministre de France à Belgrade, adressait à Aristide Briand, ministre des Affaires étrangères, un courrier dans lequel on lit ceci : « Le général Franchet d’Espèrey, maréchal serbe, a splendidement rempli avec sa grande autorité la belle mission que le gouvernement de la République lui a confiée à Belgrade. » Franchet d’Espèrey (1856-1942), commandant en chef du corps expéditionnaire français de Salonique, élevé à la dignité de voïvode du royaume des Serbes, Croates et Slovènes et au maréchalat de France trois semaines plus tard, venait de remettre la croix de la Légion d’honneur à la ville de Belgrade.

Voici la citation qui accompagnait la décoration : « Belgrade, l’une des premières et plus illustres victimes de la Grande Guerre, dont la population, malgré les bombardements et l’occupation ennemie, n’a cessé de faire preuve d’une bravoure sans défaillance, fut le magnifique symbole de la résistance, puis de la victoire d’une nation héroïque décidée à ne pas périr. » Rares sont les villes étrangères à avoir reçu cet honneur, il convient de le souligner.

L’ambassadeur relate dans sa lettre l’accueil que firent les Serbes à cette distinction : « Jamais les Serbes, si réservés (je les connais bien et depuis longtemps), ne se sont livrés à de pareilles démonstrations, eux-mêmes ne se reconnaissaient pas ! » Il poursuit : « Je savais que ce témoignage exceptionnel et mérité à l’adresse de nos fidèles alliés serbes produirait une impression ineffaçable et les lierait à jamais au sort de la France. Il n’est pas inutile d’avoir des amis sûrs et qui ne marchandent pas leur concours en cas de besoin. »

Effectivement, les Serbes n’avaient pas marchandé leur concours durant la Grande Guerre puisque ce pays fut sans doute de ceux qui connurent, proportionnellement, le plus grand nombre de pertes, tant militaires que civiles. Ce petit royaume d’environ quatre millions d’habitants, en 1914, mobilisa 750.000 hommes et compta 278.000 morts (chiffres de La Documentation française), soit près de 7 % de sa population. À titre de comparaison, la France, durant la Seconde Guerre mondiale, compta 541.000 morts, militaires et civils, pour une population de moins de 41 millions d’habitants, soit 1,3 % de sa population…

Cette amitié franco-serbe était déjà ancienne. Ainsi, dès 1838, la France ouvrait un consulat dans cette petite principauté qui cherchait à se libérer du joug ottoman. En 1870, Pierre Karageorgévitch (1844-1921), futur roi de Serbie et fils d’Alexandre, premier prince de Serbie, faisait Saint-Cyr (1862-1864, promotion de Puebla) à titre étranger. En 1870, il s’engagea dans la Légion étrangère pour combattre au côté de la France contre la Prusse et se distingua notamment à Orléans et Villersexel, ce qui lui valut la Légion d’honneur. En 1878, lorsque la Serbie obtient définitivement son indépendance, la France ouvre immédiatement une ambassade à Belgrade.

Evidemment, le combat au coude-à-coude avec les Français sur le front d’Orient (1915-1919) mériterait plus d’un papier. De nombreux militaires et unités français furent d’ailleurs décorés de la croix de Karageorge, haute distinction civile et militaire serbe.

En 1929, le royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes devient le royaume de Yougoslavie et, en 1930, un monument est érigé à Belgrade en reconnaissance à la France. Il est inauguré le 11 novembre par le fils du roi Pierre, le roi Alexandre (1888-1934), assassiné à Marseille le 9 octobre 1934. On y grave cette inscription : « Nous aimons la France comme elle nous a aimés 1914-1918 ». Le conseil municipal de Belgrade, dans ces années 20-30, donne les noms de « France », « Poincaré », « Clemenceau », « Briand », « Franchet d’Espèrey » (encore vivant) à des grandes artères de la capitale.

Depuis lors, l’eau a coulé sous les ponts de la Save et de la Seine… Belgrade, décorée de la Légion d’honneur, fut bombardée par la France en 1999. Et, bien sûr, vint l’affront du 11 novembre à Paris où l’on relégua la Serbie dans une tribune secondaire…

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