Musique

Bertrand Burgalat et ses cathédrales musicales

Journaliste, écrivain
 

L’itinéraire du duc de Burgalat est pour le moins singulier. Enfance particulière ; son père est préfet. Adolescence qui le voit donc fréquenter des milieux politiques… comment dire… plus alternatifs que centristes. Mais, surtout, plus impérieux que les démons de la politique ; il y a ceux qui le happent, musicaux, en l’occurrence

Et c’est ainsi qu’il y a vingt ans, Bertrand Burgalat fonde le label Tricatel, gravant ainsi le premier album – et dernier à ce jour – de l’actrice Valérie Lemercier. L’alchimie burgalesque est déjà là en devenir. Mélodies complexes : un fa dièse mineur septième appelle généralement un si majeur septième, tout le monde sait ça. Sauf que notre homme ira toujours chercher l’accord ou la note que l’on n’attend pas, créant ainsi d’élégantes dissonances. Gamin, ce bébé a biberonné à Pink Floyd et Claude Debussy, Genesis et Olivier Messiaen, Robert Wyatt et Nadia Boulanger ; cela s’entend. Et, à propos d’un autre BB, cette imparable ritournelle, Bardot’s Dance, publiée sur son antépénultième opus, Toutes directions, qui, dit-on, aurait enchanté l’atrabilaire ermite de la Madrague…

Mais revenons-en plutôt à l’objet de ces lignes, le magistral Les choses qu’on ne peut dire à personne. « Singulier » Burgalat, est-il plus haut écrit ? Oui. Contrairement à tant d’autres de ses confrères et consœurs, Bertrand Burgalat parvient à se renouveler sans jamais se renier. Sorte de changement dans la continuité, aurait-on dit autrefois.

Le fond demeure le même, avec une excellence du texte – quand on a pour scribes des personnes du calibre de Laurent Chalumeau ou du moins connu Matthias Debureaux, l’exploit est plié d’avance pour qui sait goûter la saveur des mots.

Ce, d’autant plus que les textes en question nous disent bien des choses, même celles qu’on ne saurait dire à personne… France pavillonnaire destinée au bureau des objets perdus, quand elle n’est pas en même temps condamnée aux « Musées et cimetières », autre texte fulgurant de Yattanoel Yansane. Tyrannie de cette modernité voulant à tout prix la transparence à tous les étages, alors qu’à défaut de refaire le monde, de moins en moins nombreux sont ceux qui voudraient qu’au pis il ne se défasse pas plus que de raison. À ce titre, Bertrand Burgalat est au rang de ceux qui tentent encore de colmater ces digues invisibles en voie de submersion.

Quant à la forme, notre homme accomplit cet autre exploit consistant à explorer des univers musicaux jusque-là inconnus ou pas toujours bien employés. La pedal steel guitar, instrument de ploucs ricains, amateurs de chemises à carreaux et de trumpisme ? Elle est ici magnifiée. Et le steel-drum, sorte de cul de bidon d’essence, créé aux Caraïbes et servant à la fois à souligner tempo et mélodie, sonne ici comme jamais on ne l’avait entendu. Et puis, sachant qu’une imparable chanson peut aussi se passer de paroles, il y a sur cette galette deux instant magiques.

Le premier ? « È l’ora dell’azione », soit la bande originale d’un film qu’Ennio Morricone ne saurait aujourd’hui plus faire pour le défunt Henri Verneuil. Le second ? « Tombeau pour David Bowie », sorte de requiem, propre à mettre à genoux devant le divin autel le plus énervé des talibans.

Et c’est ainsi que se construit une œuvre. Totale et cohérente, magistrale tout autant qu’implacable, alliant le beau et le vrai, la nonchalance et l’évidence. Un chef-d’œuvre, affirmeront certains ? L’auteur de ces lignes est au rang de ces « certains », connaissant l’artiste depuis assez longtemps pour savoir et comprendre que sa quête consiste plus à bâtir des cathédrales musicales que de construire à la va-vite ces bases de loisirs si bien décrites par Michel Houellebecq, imprévisible ludion dont le même Burgalat mit jadis les vers en musique (Présence humaine).

En revanche, il est un fait que le grand public peine encore à suivre le Graal burgalien.

Il est bien le seul, comme aurait naguère crânement assuré le regretté Sacha Guitry.

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