Editoriaux - Justice - Santé - Société - 2 juillet 2019

Vincent Lambert, les juges, les médecins, l’avenir : sans frémir ?

Le médecin a donc envoyé son courriel à la famille de annonçant l’arrêt de son alimentation-hydratation. Il n’a eu qu’à le « renvoyer », d’un clic, car il l’avait déjà expédié il y a quelques semaines. Un clic. Un autre clic, aussi, pour interrompre ces gouttes vitales, aussi, sans doute. Et puis « l’affaire Lambert » sera terminée, « enfin ! », comme l’écrivent certains, sans frémir, sur Twitter, cette « affaire » qui n’a que trop duré et qui les dérange. Affaire classée.

Hier, j’ai écouté l’intervention de sa mère à l’ONU. Et la scène m’a paru irréelle : nous sommes en 2019, bien longtemps après 1984, et nous en sommes là : une mère vient plaider le maintien en vie d’un être humain lourdement handicapé, mais qui n’est ni en fin de vie ni soumis à des traitements… Et elle n’a eu, pour se raccrocher aux « valeurs » respectées de l’époque, que le recours à la « non-discrimination ».

Sur ces questions, nous avons tous nos idées et nos idéologies, mais voilà, il est des moments, des situations, où, par-delà les idéologies, on se trouve confronté à la réalité de la vie, de la mort, et où le principe de précaution, de conservation, de survie, de soin et d’assistance doit prévaloir, et la société, les lois, nous y inviter. Où l’on ne peut insulter l’avenir, y mettre un terme arbitraire. Surtout celui d’un autre que soi.

Le CDPH vient de réitérer en urgence auprès de l’État français sa demande de maintien de l’alimentation et de l’hydratation de M. Vincent LAMBERT à titre conservatoire.

Le migrant échoué sur notre plage ou naufragé, tout partisan d’une limitation stricte de l’immigration, confronté directement à son sort, d’homme à homme, lui viendra en aide. Cela ne changera pas ses convictions, qui sont défendables, et il pourra toujours exiger une reconduite à la frontière, un durcissement de la législation, une répression contre les passeurs, mais il aura agi humainement, sans insulter l’avenir. Il ne sera pas dans une contradiction.

C’est ce qui est refusé à ce grand handicapé : l’avenir. Il faut que ce soit une instance de l’ONU qui vienne le rappeler à la France, ses médecins, ses juges. Et ses gouvernants.

Vincent Lambert devrait faire l’objet de la même sollicitude : ni une décision de médecins, ni un arrêt d’une cour – fût-elle de cassation, et quelle résonance prend ce mot, dans le cas de Vincent Lambert… – ne devraient décider, dans un pays et une civilisation qui se disent « humanistes », de lui infliger la mort.

Dans notre civilisation fascinée par le progrès médical et où, effectivement, des découvertes et des avancées époustouflantes viennent modifier les perspectives de bien des malades, il est tout de même stupéfiant que ne soit pas laissée entrouverte cette porte de l’avenir pour ce grand handicapé. Qui sait si, dans quelques mois, quelques années, il ne pourrait pas bénéficier d’une thérapie inconnue aujourd’hui ? Qui sait si – autre avenir -, de lui-même, il ne se laisserait pas aller vers la fin ? Or, pour le moment, comme le soulignait il y a deux jours Emmanuel Hirsch, professeur d’éthique médicale à l’université Paris-Saclay, Vincent Lambert n’est nullement soumis au « syndrôme du glissement » le choix de la personne de se laisser mourir. « M. Vincent Lambert témoigne, résolu à vivre dans le confinement d’une chambre d’hôpital, d’un non-abandon, d’un non-renoncement à son existence. ». Par cet « acte de résistance », Vincent Lambert transmet « à sa façon, dans son étrange présence, celle d’un frère en humanité, une leçon de dignité, une sagesse et peut-être l’idée d’une forme inédite, voire paradoxale de résistance éthique ». « M. Vincent Lambert est le symbole de la vulnérabilité extrême dans le handicap et la maladie, le symbole d’une médecine qui réanime en des circonstances extrêmes et doute de ses obligations lorsque la tentative déçoit les promesses. »

Le doute devrait profiter à cette « résistance », à cet avenir. Mais Vincent Lambert risque de devenir le symbole d’une médecine qui ne doute plus. Ces médecins et ces juges ont renoncé au « qui sait ? » et sont devenus les Parques du Destin antique chargées de couper le fil d’une vie. Des Parques trop humaines sans autre contrôle que leur propre autonomie, leur seule autorité. Nulle loi non écrite à leur opposer. Nulle Antigone pour protester.

Il y a de quoi frémir.

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