Editoriaux - Education - Société - 19 avril 2019

Une enseignante braquée à Saint-Denis : de l’éducation prioritaire aux violences volontaires

Jeudi 11 avril, une enseignante s’est fait tirer dessus au pistolet à billes par un élève du collège Elsa-Triolet de Saint-Denis-en-France (93) aux cris de « C’est un attentat ! »

J’ai bien connu cet établissement pour y avoir enseigné le français de 2009 à 2013. Depuis mon départ, il avait déjà eu les honneurs de la presse, à l’occasion d’un échange de coups de couteau entre élèves tchétchènes dans la cour de récréation.

Les locaux en ont été dessinés par les architectes Ricardo Porro et Renaud de La Noue, qui lui ont prêté les formes d’une colombe. Cela pose un problème de surveillance dans des couloirs arrondis, mais ce collège est assez beau.

« Elsa » n’est pas situé, non plus, entre les tours, mais dans une ville chargée d’histoire, à dix minutes de RER de Paris. Nul n’est français ou presque – les rares qui le sont se disent portugais –, mais les ascendants de très nombreux adolescents étaient déjà sous administration française de l’autre côté de la Méditerranée.

J’ai revu certains anciens élèves. L’un était serveur au Cercle national des armées, l’autre étudiante ès sciences politiques, un troisième militaire du rang dans un régiment français. Et ni à Damas (Syrie) ni à Erbil (Irak) je n’ai croisé aucun des autres !

Reste que Saint-Denis est l’une des villes d’Europe affligées du plus fort taux de criminalité. Des élèves sont choufs « guetteurs » pour le trafic de drogue, des pères au bled ou au gnouf. Les agressions verbales et physiques étaient déjà monnaie courante : lapidation du professeur (féminin) d’EPS, coups de pied dans les parties génitales du professeur de français, mime d’un coït avec la collègue de mathématique. Plus les tentatives d’intrusion, les incidents à la sortie, l’appel aux « grands frères » pour assurer l’ordre lors de la fête de fin d’année, les vols, les histoires de viol sur mineure, etc.

Dans un collège de l’éducation prioritaire, tout est toxique. Les enseignants cachent leurs difficultés par honte, la vie scolaire est dans la main de la direction, les syndicats ne savent dire que « de l’argent et des postes », comme les Romains disaient « du pain et des jeux », les parents d’élèves mettent en doute la parole de l’enseignant, quand ils n’évoquent pas une dérive « comme à la Gestapo » (sic) parce que le professeur ramasse les carnets de correspondance au début du cours.

Le chef d’établissement a une lettre de mission. Celle-ci définit des objectifs, comme celui de mettre un terme au mercato des perturbateurs entre établissements d’un même bassin. Ces objectifs conditionnent les primes – et les chances de quitter la zone pour un bon bahut de centre-ville. Or, les conseils de discipline concluent à l’exclusion. Alors, on cesse de les convoquer. Même pour agression physique sur un enseignant…

À Elsa-Triolet, depuis dix ou quinze ans, on n’a visiblement jamais pu appliquer la théorie de « la vitre brisée », c’est-à-dire la sanction systématique du moindre incident. Alors, ça monte. La semaine dernière, une collègue s’est fait braquer.