J’ai été tenté de défendre parce que je déteste cette manie française d’avoir besoin, à intervalles réguliers, d’un bouc émissaire, et depuis quelques mois, ce ministre, forcément au premier plan de l’actualité, est devenu une cible quasi exclusive. Mais dans un long entretien donné au JDD, il répond, avec bon sens et mesure me semble-t-il, aux questions qui lui sont posées et qui n’éludent rien. À l’évidence, il n’a plus besoin d’un avocat improvisé.

Aussi, c’est avec un vif plaisir intellectuel que, pour une fois, je vais m’attacher à une interview de dans ce même hebdomadaire, résumée par ce titre : « Twitter détruit ce métier. » Avec d’autant plus d’intérêt que mon propos ne sera pas vraiment de le contredire mais de compléter ou de nuancer son point de vue, notamment quand il dénonce le caractère dévastateur de Twitter sur son métier.

Avant de discuter ce thème, je regrette toutefois qu’il éprouve le besoin de se vanter d’être « l’un des rares à ne pas recevoir – hors période électorale – le Rassemblement national ou sur [s]on plateau ». Qu’on puisse se féliciter de n’être pas absolument pluraliste m’étonne d’autant plus que la qualité de certains de ses invités laissait fortement à désirer, même par rapport à ces deux personnalités ostracisées.

Ce qui mérite réflexion, au premier chef, dans son analyse sur la télévision d’aujourd’hui est qu’il paraît imputer la responsabilité des polémiques engendrées par son émission ONPC non pas aux chroniqueurs qu’il a distingués successivement mais aux .

Il m’apparaît que c’est se tromper d’adversaire et, pour rester dans le registre politique d’avant, constituer Twitter comme bouc émissaire. Même si je le rejoins quand il affirme qu’on ne peut plus rien dire, que plus personne n’est à l’abri dans l’espace médiatique puisque même des journalistes critiquent leurs collègues et que d’anciens chroniqueurs de ONPC n’hésitent pas à s’en prendre à leurs successeurs. On pourrait considérer cette absence de corporatisme comme un progrès, il n’empêche que le constat qu’il fait sur le rétrécissement de la liberté d’expression est tout à fait pertinent.

Mais ce n’est pas Twitter qui est la cause de cet amoindrissement démocratique et de cette dérive médiatique. C’est au contraire ceux qui, chargés d’interroger et de faire comprendre, pâtissent le plus souvent d’un double .

Si on veut bien examiner, en effet, dans l’ensemble des débats, quel qu’en soit le thème – badin ou sérieux -, ce qui fait surgir le pire et suscite le buzz, le dénominateur commun est facile à trouver.

D’une part une médiocre maîtrise du langage, de sorte que la de la forme, en quelque sorte, rétroagit sur le fond qui, lui-même, tourne par maladresse à la provocation, voire à l’inepte.

D’autre part, les pensées, les opinions, les convictions sont assenées sans explication, dans une brutalité qui, immédiatement, laisse le téléspectateur pantois ou, pire, indigné.

C’est aussi vrai pour ce qui a concerné Christine Angot que pour Riolo et Rothen.

La force du tandem Zemmour-Naulleau, contrairement à ce que laisse entendre Laurent Ruquier, venait moins de l’absence de Twitter que de leur aptitude, malgré parfois les sujets brûlants abordés, à user du langage et de la culture comme une atténuation anticipée de la charge des questions, des observations qu’ils avaient l’audace de formuler. Il y a eu, cependant, des polémiques mais la différence est qu’elles étaient encloses sur elles-mêmes et que l’échange était en même temps le problème et le remède.

Twitter est un formidable progrès. Mais il faut se battre à chaque seconde pour résister au nauséabond, vulgaire, offensant que ce réseau charrie. Il convient de tenir, de ne rien laisser passer.

Twitter n’est coupable de rien. Les coupables sont ceux qui s’en servent mal.

Et Laurent Ruquier devrait se pencher d’abord sur ses chroniqueurs.

17 juin 2019

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