En Grèce, on ne réprime pas ses sentiments. Entre ferveur et douleur, le pays est en deuil. On y pleure – oui, on y sanglote à chaudes larmes – la disparition de l’un de ses fils les plus illustres, l’immense Theodorákis… L’artiste ne prolongera pas la représentation. Bis et rappels du public n’y feront rien : à l’âge de 96 ans, le génial compositeur de Zorba, dans un dernier sirtaki, vient de tirer sa révérence et Démosthène – qu’il avait si souvent revisité – sa dernière philippique…

Míkis Theodorákis restera sans doute, et pour longtemps, le Grec contemporain le plus connu dans le monde, car il était un immense, que dis-je, un gigantesque musicien. Et s’il est vrai qu’une part de sa notoriété naissante restera, sans conteste, redevable au régime des colonels qui interdira sa musique, nul doute que Theodorákis, torturé, emprisonné, exilé à comme Mélina Mercouri, doive son extraordinaire popularité avant tout à son génie musical, avec la composition du Canto General qui, avec la musique de Zorba le Grec et l’oratorio d’Áxion Esti, le rendront mondialement célèbre.

Son œuvre titanesque, plus de mille mélodies, s’identifie tout entière, du plus profond de lui-même, viscéralement, quasi charnellement, à sa terre natale et à son peuple, que martèlent dans ses œuvres cuivres et percussions, ondulant entre la retenue des voix et les explosions fulgurantes de l’orchestre symphonique. Ou, dans un registre plus populaire, égrenant la sonorité nostalgique, solitaire, d’un bouzouki, plus lancinante que le crincrin des cigales, comme dans cette Chanson d’amour et d’exil qui, plus que jamais en Grèce, reste d’actualité : « Je descends quatre à quatre l’escalier, mon petit sucre, je te laisse un pot de jacinthes et du basilic et je m’embarque pour l’étranger mais ne pleure pas pour moi. »

Le compositeur de Zorba avait plus d’une corde à son violon et c’est un aspect de sa vie que l’on connaît moins : Theodorákis le résistant, le dissident, l’empêcheur de penser en rond, connut une vie mouvementée où le mythe rencontre l’Histoire et l’Histoire s’allie à la légende. Politiquement, Theodorákis, comme beaucoup de Grecs après-guerre, sera de tous les combats, du Parti communiste au centre droit de la Nouvelle Démocratie, dont il sera l’élu au Parlement européen et même, brièvement, ministre dans un gouvernement conservateur au début des années 1990. Inclassable plus que jamais sur l’échiquier politique, Theodorákis ne cessera d’être la cible d’attaques venant de tous les côtés. La droite le soupçonnant d’être un dangereux communiste, la gauche voyant en lui un social-traître. La classe politique, les intellectuels encartés lui en voudront de ne pas savoir se taire, de déroger à l’image traditionnelle de l’artiste militant docile, dont on attend tout au plus une caution, un soutien féal. Imprévisible dans ses colères comme dans ses coups de cœur, Míkis, malgré une santé chancelante, était jusqu’à ces derniers mois de toutes les manifestations, de tous les combats contre la Troïka européenne ou le bradage de la Macédoine. Le peuple grec avait besoin de voir sa crinière blanche flotter au vent, en tête des cortèges, et ses yeux brillants, son verbe haut et fort menant la lutte, affaibli certes, mais toujours citoyen insoumis.

Intervenant tel Démosthène sur l’agora antique, il déniera à Bruxelles « le droit de mutiler et de détrousser à son gré tous les Grecs », appelant les peuples d’Europe à la désobéissance civile, à l’insoumission car, estime-t-il, « si vous autorisez aujourd’hui le sacrifice des sociétés grecque, irlandaise, portugaise et espagnole sur l’autel de la dette et des banques, ce sera bientôt votre tour. […] Résistez au totalitarisme des marchés qui menace de démanteler l’Europe en la transformant en tiers-monde. »

La polémique, il faut croire qu’il aimait ça… Elle le rattrapa au détour d’un mot malheureux, féroce, sournoise dans ses allégations, lorsqu’il mit en cause le lobby sioniste américain qu’il accusa, ouvertement et sans mâcher ses mots, d’être « derrière la crise mondiale qui a aussi touché la Grèce ». Ses propos, jugés au mieux sulfureux, au pire antisémites, firent débat, notamment en France et en Israël, sur la question, restée pendante, de savoir jusqu’où pouvait aller la critique, même excessive, du lobby juif et où commençait l’antisémitisme.

Une vie pour la Grèce : son ami luxembourgeois, Guy Wagner, l’a retracée sans complaisance, mais aussi sans excès, dans la biographie qu’il a consacrée à ce personnage hors normes, figure incontournable de la deuxième partie du XXe siècle en Grèce, qui a voulu toute sa vie, tel Don Quichotte, « connecter la Fin et le Début d’une nouvelle utopie », point culminant de sa vie et de son œuvre. « Les utopistes, comme les poètes, ne meurent pas », m’avait-il confié, un jour, au hasard d’une rencontre dans l’avion qui le ramenait sur l’île de son enfance. Theodorákis n’avait pas de la mort, il l’avait apprivoisée, lui donnant même rendez-vous, dans l’un de ses derniers poèmes :

« De bon matin je me promènerai
j’irai loin à mes amis, dire au revoir
je me délasserai avant le soir
À mon voyage lointain
quand je serai resté seul avec la mort
je fumerai ma dernière cigarette. »

2 septembre 2021

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