[STRICTEMENT PERSONNEL] Incarville : l’envol de « la Mouche »

Dominique Jamet

Certains « faits-divers », parce qu’ils recèlent la part irréductible de mystère que constituent les énigmes non résolues, suscitent et prolongent hypothèses hasardeuses et controverses passionnées. Ainsi de l’affaire Dominici, de l’affaire Grégory, de la tuerie de Chevaline, de l’affaire Dupont de Ligonnès, de la mort du petit Emile et, tout récemment, de la disparition de la jeune Lina.

Pour autant, et jusqu’à plus ample informé, aucun de ces faits-divers célèbres n’a jamais accédé au rang de « fait de société ». Nul, ni dans les médias, ni devant les tribunaux, n’a jamais prétendu y voir, au-delà des faits, de leur déroulement et de l’exploitation auxquels ils donnaient lieu, un révélateur de l’état d’un pays, de sa justice, de sa police, de tel ou tel groupe humain, et finalement du combat toujours recommencé qui oppose les forces de l’ordre, parfois bien faibles, et le crime organisé quand celui-ci étend son ombre et son règne non seulement sur le milieu, la « pègre », comme on disait, mais sur une part croissante de la population et finalement, entre autres, sur ceux-là mêmes qui ont l’honneur, le devoir et la charge, fût-ce au péril de leur vie, de le combattre.

Les avertissements ne manquaient pas

A ce titre, l’attaque spectaculaire et meurtrière, il y a deux semaines, au péage d’Incarville, du fourgon qui transportait de Rouen à Evreux le nommé Mohamed Amra, dit « la Mouche », le meurtre prémédité, par un commando de tueurs professionnels surarmés, de deux malheureux agents de la pénitentiaire, et la volatilisation consécutive d’un caïd du narcotrafic dont on avait, selon toute apparence, délibérément ou non, sous-estimé et le pouvoir et les moyens et la dangerosité et la capacité de nuisance, en dit plus que tous les discours, toutes les mesures et toutes les fanfaronnades de ceux qui sons censés nous gouverner, nous diriger et nous protéger sur l’état où est tombé, où est réduit notre pays, la France.

Ce n’est pas faute que les avertissements se soient multipliés, sous toutes les formes. Dès 2009, dans un film saisissant et prophétique, Jacques Audiard montrait ce qu’est une prison passée sous le contrôle des détenus, d’une partie bien précise des détenus. Dix ans plus tard, avec Les Misérables, Ladj Ly faisait découvrir à des millions de spectateurs l’emprise des mafias religieuses et criminelles sur les « quartiers populaires ». Plus récemment, Bac Nord avait trait à la défaite de la police, face au crime organisé dans la deuxième ville de France. La fiction, naguère anticipée, a été rejointe par la réalité. Nous en sommes là.

D'un côté, la corruption

La gangrène a gagné des pans entiers de la société. Des investigations journalistiques, des enquêtes policières, des instructions judiciaires, des procès en cours sont comme autant de coups de projecteur sur l’étendue du mal. Ici, ce sont des dockers ou des douaniers qui facilitent l’accès des trafiquants aux conteneurs où est cachée la drogue. Là, ce sont des élus qui, par crainte, pour ne pas être confrontés à des émeutes, à des pillages ou à des incendies, ferment complaisamment les yeux sur des activités qu’ils savent illicites. Là, ce sont des gardiens de prison qui, contre rémunération, permettent à des détenus particulièrement surveillés de jouir de toutes les facilités de la vie. Un jour ou l’autre, n’en doutons pas, des députés, des magistrats, des policiers seront mis en cause.

La peur et la vénalité sont les premiers véhicules de la corruption. Comment des hommes et des femmes commis à la surveillance, à la poursuite ou au châtiment de la criminalité resteraient-ils tous insensibles aux pressions ou aux cadeaux de gangsters qui brassent des millions quand eux-mêmes sont médiocrement ou insuffisamment payés ?

De l'autre, la complicité

Comment se fait-il que « La Mouche » n’ait pas été considéré et traité à la hauteur des crimes dont on l’accusait pourtant déjà ? C’est pour des vols avec effraction, du blanchiment d’argent, du trafic de stupéfiants et diverses peccadilles qu’avait été décidé son transfert de Rouen à Evreux alors que des magistrats à Marseille se penchaient lentement et précautionneusement sur les tentatives d’homicide et sur l’assassinat, suivi de crémation du cadavre, dont il est apparemment l’auteur ? Qui, et à quel niveau, a informé le commando d’Incarville de l’horaire et de l’itinéraire prévus pour son transfert ?Qui, et à quel niveau a décidé que ce transfert ne nécessitait pas un dispositif exceptionnel ? Qui, en somme, a abandonné des agents peu familiers du maniement d’armes peu efficaces aux rafales de pistolets-mitrailleurs de professionnels du règlement de comptes ? Qui a fourni, selon l’hypothèse la plus vraisemblable, les téléphones ou autres moyens de communication non surveillés qui ont peut-être permis à Mohamed Amra de planifier et de réussir son évasion. Peut-être ?

Est-ce en effet pour le libérer ou pour le liquider que les tueurs ont attaqué le fourgon et embarqué Amra pour une destination toujours inconnue… « La Mouche » n’avait pas que des amis. Si, à ce jour, les 350 policiers commis à retrouver le fugitif semblent avoir fait chou blanc, c’est peut-être parce qu’il n’y a pas ou plus de piste à exploiter. Les morts, c’est discret, ça n’a besoin ni de visites ni d’argent ni de planque. Est-ce la crainte de représailles, est-ce l’ignorance qui ferme la bouche de ceux qui ne disent rien soit parce qu’ils n’ont rien à dire soit parce que parler serait signer leur arrêt de mort ? Qui a le plus peur ? Ceux qui sont chargés d’appliquer la loi ou ceux qui la défient ? Rappelons une fois encore que si le législateur a aboli la peine capitale, celle-ci est toujours en vigueur et se porte même mieux que jamais chez « messieurs les assassins ».

Dominique Jamet
Dominique Jamet
Journaliste et écrivain Président de l'UNC (Union nationale Citoyenne)

Vos commentaires

21 commentaires

  1. Le mérite incontestable de cet article est d’avoir posé une série de BONNES QUESTIONS !!! auxquelles nos responsables sur toute l’échelle du système pénitentiaire devront bien un jour REPONDRE !!!!

  2. Vous posez beaucoup de questions, il y en a sur lesquelles on peut répondre rapidement quand on nous raconte ce qui ce passe en prison sur les façons d’obtenir des informations et ensuite de s’organiser. En ce qui me concerne j’ai d’autres questions concernant la formation des agents de la pénitentiaire. Lorsque on est dans une telle mission vous devez être en permanence aux aguets ce qui n’était visiblement pas le cas lorsque on voit les images de l’attaque et la réaction du chauffeur qui est surpris et qui freine lorsqu’il voit surgir le véhicule ce qui est contraire à l’action car bien au contraire il se devait d’accélérer donner le coup de volant nécessaire afin de dégager un espace pour que le véhicule d’accompagnement puisse passer. Maintenant cette attaque était la délivrance du prisonnier bien sûr mais je pense que la mission et je me fie aux images étaient aussi de se débarrasser des gardiens (c’est mon avis). Une vengeance n’est pas à exclure de la part de ce caïd.

  3. La question qu’ on peut se poser c’est pourquoi ce mitraillage direct contre les agents de l’ administration pénitentiaire et pourquoi ? Ces tueurs étaient armés mieux que quiconque, donc le mot d’ ordre devait être l’ exécution directe. Pourquoi ?

    • Une réponse hypothétique : pour un observateur lambda, l’efficacité de l’opération, sa rapidité d’exécution, son mépris de la vie humaine, l’absence apparente d’erreurs, l’inviolabilité de la planque après plusieurs semaines, tout cela sent les professionnels, et en particulier les services secrets. Le saura-t-on un jour?

  4. L’opinion du journaliste Dominique Jamet est totalement justifié et son analyse qu’il fait de la situation est très juste ! Dominique Jamet est un homme que j’apprécie et que j’aime bien écouter ! Je le connait depuis très longtemps ! Amitiés à lui Hervé de Néoules !

  5. Jamet ne mérite pas de figurer sur un media de Droite tel que B.V.
    Il a soutenu cet usurpateur ,délinquant, traite et ambivalent qui a fait DEUX septennats, suffisant pour démolir la France ;
    Jamet = Jamais!

  6. Monsieur le journaliste : vous analysez bien et depuis longtemps la longue déchéance de notre pays , démocratie « avancée »comme un trop vieux fromage qui pue .Mais si le journalisme, la presse, les médias sont le 4ème pouvoir , pouvons-nous nous contenter d’un journalisme de salon ,nous qui sommes pauvres et dépourvus de moyens; naïfs ou innocents ; nous qui ne demandons qu’à assurer la prospérité de notre pays en échange de la paix et de la justice ? Quand irez-vous porter la plume dans la plaie béante de la corruption , de la concupiscence , de ces jeux de pouvoir et d’accaparement qui nous ruinent ? Parce qu’avant l’ordre moral (quoi que dirait R Devos) c’est d’abord d’ordre juste que nous avons besoin, et de personnes exaltantes pour mettre en œuvre le bien commun de toute société heureuse et prospère . Au point où nous en sommes nous pressentons bien que nous n’aurons pas d’autres choix que « les larmes , la sueur et le sang » mais notre « rédemption » ne sera qu’à ce prix .

  7. La République n’applique plus la peine capitale, heureusement les truands se l’appliquent entre eux .
    Quant à l’argent , son pouvoir est essentiel et immense , on le sait depuis longtemps , même l’honneur en dépend parfois , Molière faisait dire à l’un de ses personnages « sans argent l’honneur n’est qu’une maladie »‘, alors dans le déshonneur imaginez donc son pouvoir.
    La drogue est une source colossale de revenus , le 93 est officiellement un département pauvre
    , qui capte des milliards d’aides publiques diverses , mais si on ajoute l’économie noire il est un des plus riches de France , il suffit de voir son parc automobile , sa consommation , chez les nouveaux riches mal élevés l’argent s’étale , se montre .
    Pour finir , qui disait : tout homme a son prix .

    • Que faisaient des surveillants dans l’expédition ? Ces transferts ne sont ils pas l’affaire de la police ?

  8. Je n’ai jamais été partisan de la suppression de la peine de mort !!. Avec la peine de mort , l’affaire s’arrète à jamais mais il nous faut un vraie justice avec des vraies moyens pour que les enquêtes soient faites correctement et cette peine de mort devrait aussi être exercer pour les délits dit « en col blanc ». Cela nous débarrassait des pourris qui sont toujours là….

  9. Mais que voulez vous faire avec un ministre de la justice qui a bâti sa fortune en faisant libérer des malfrats, qui se fait acclamer par les truands quand il visite les prisons qui, alors qu’il est en place depuis 4 ans, n’à aucune honte à avouer que c’est « par les journaux » qu’il découvre ce qu’il se passe dans les centres pénitentiaires dont il a la responsabilite… et il qui, il y a un an, avouait ne pas etre au courant que c’est son ministère (et sans l’en avoir informé) qui avait donné les autorisations pour que soit organisées des courses de Kart dans des prisons devenues de véritables colonies de vacances. Visites au Château de Versailles, balades en forêt, séjours à la mer, consoles, télévisions, téléphones, drogue à la demande, service de repas 24/24, et même petites chambrettes pour pouvoir faire des enfants aux admiratrices… Encadrés par des gardiens soumis parce que le ministre est incapable de leur donner des moyens de se faire respecter. Quel gosse de 16cans aurait peur de la prison quand il sait comment ça s’y passe ?

  10. Quel est ce vigile qui s’est fait porter pâle au dernier moment ? Celui qui l’a remplacé s’est fait flinguer. J’imagine qu’il y une enquête sur ce personnage.

    • C’est exactement la question que je me posais. Un remplacement pour quelle motif?…Bizarre…Silence radio une fois de plus!

  11. Une question que je me pose : pour quelle raison le jeune Garcia a-t-il été réquisitionné au dernier moment pour assurer ce transfert ? Y a-t-il eu défection d’un collègue ? et pourquoi ? certains matons étaient-ils donc déjà au courant que quelque chose se tramait ?

  12. La conclusion est excellente, la peine capitale doit être rétablie car il n’y a pas eu « réciprocité » !

  13. Excellent article . Beaucoup de questions sans réponses , ce qui doit probablement en arranger un certain nombre .

    • Et pourtant dés 1999, un système de repérage des véhicules de transfert existait dans la direction régionale de Lille ! Monsieur le garde des sceaux renseignez-vous, vous serez surpris !

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