« Être informé de tout et condamné ainsi à ne rien comprendre, tel est le sort des imbéciles » (Bernanos).

Parvenue à un âge de maturité, chaque génération dresse le constat des évolutions majeures intervenues au fil du temps, par petites touches mais de façon suffisamment régulière, insistante et irréversible pour en faire un seuil, la pierre angulaire d’une nouvelle étape, voire un signe des temps. Bien sûr, la prise de conscience n’est pas instantanée, souvent les preuves à charge s’accumulent sans que les yeux ne daignent s’y pencher. Et ceux en qui la conscience s’émeut restent souvent seuls et incompris voire ostracisés à force de répéter une évidence qui dérange.

Quelles sont donc ces évolutions majeures qu’il est donné à notre génération – celle des années soixante – de mesurer et digérer ? Nous pourrions parler de climat, de surpopulation, de guerres asymétriques, de ressources ou de mondialisation, etc. Nous parlerons cependant des hommes et de ce que nous pourrions appeler leur moralité. Dans les entreprises, nous avons vu apparaître, à la fin du siècle, des hommes issus d’horizons nouveaux censés apporter, par la nouveauté et le changement, l’émulation qui parfois manquait. Les hommes grandis dans l’expérience du savoir-faire sont passés sous la coupe d’hommes de nulle part – nowhere –, habiles et adaptables, qui imposaient la nouveauté permanente. Jamais, cependant, l’esprit d’Héraclite n’a été invoqué. Les hommes nouveaux sans cesse allaient de l’avant, ils apprenaient en marchant, les changements s’appuyaient sur une mode, une tendance, une théorie souvent boiteuse. L’analyse de la valeur restait sommaire et les erreurs – anticipées par les anciens – s’accumulaient, redressées par d’incessants retours d’expérience.

Ces hommes nouveaux n’entendaient rien, leurs certitudes se renforçaient au rythme des faux pas qu’ils se gardaient d’attribuer à leur inexpérience. Ils sont tel le « renard qui sait beaucoup de choses » au contraire du « hérisson [qui] n’en sait qu’une seule, mais grande » (Archiloque). Lorsqu’on sait peu de choses en beaucoup de domaines, l’humilité consiste à prendre en considération le peu. Cependant, c’est le beaucoup que ces hommes retiennent, comblant leurs lacunes par des apports d’expertise qu’ils manipulent au gré de leurs intérêts sans toutefois comprendre qu’ils sont eux-mêmes manipulés par les courants mainstream de l’opinion publique. Il n’y a plus, dans les conseils municipaux, même des grandes villes, de conseillers susceptibles d’instruire eux-mêmes un dossier. Ils s’entourent de consultants sans lesquels ils ne prennent plus la moindre décision. Disposant d’un vernis de compétence dans beaucoup de domaines, ils ne portent pas de convictions autres que celles qui font consensus. Ils ne s’opposent pas.

En corollaire, ceux qui s’opposent encore au nom de convictions restent sans mandat. Cela n’est pas sans rappeler les érudits et lettrés qui, aux Ve et VIe siècles, tel Florent, faisaient le choix de l’érémitisme. Dépourvus de convictions profondes – viscérales dirions-nous -, ces hommes nouveaux sont dévorés par l’ambition, laquelle ne trouve plus en eux de principes avec lesquels s’accommoder ou se restreindre. Les hommes nouveaux disent avant tout ce qui plaît, ce que l’on veut entendre, ils adaptent leurs convictions avec moins de peine qu’il n’en faut à un horticulteur pour changer un parterre de fleurs. Il ne pousse pas d’arbres dans ces esprits-là, aussi les vents soufflent-ils à leur guise, soumettant toute la contrée aux menaces lointaines.

Dernièrement, ces hommes nouveaux ont voté à une large majorité une loi de dont ils se satisfont des prétéritions tout en ignorant superbement les dangers dont les ont avertis les Cassandre. Ils se consolent de leur imposture avec les vivats des minorités qui, à bon compte et avec leur complicité, ont obtenu gain de cause !

11 juillet 2021

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