Christophe Guilluy, auteur de La (2014, Flammarion), vient d‘accorder un entretien au Point. Le géographe se penche aujourd’hui sur ce bloc majoritaire qui a disparu des radars intellectuels et médiatiques : la classe moyenne. Il explique, notamment, les raisons de l’incompréhension et de la méconnaissance qu’ont les élites, les classes moyennes supérieures et les politiques de ce segment majoritaire de la population française : ils n’ont pas vu, ou voulu voir, leur déclassement – qu’il appelle désaffiliation – économique, sociale, culturelle et politique. En retour, « nous sommes arrivés à un moment où les classes populaires ne se reconnaissent plus du tout dans la narration produite par la classe politique et la classe médiatique, dit-il, nous sommes entrés dans l’ère de la défiance et d’autonomisation culturelle des catégories moyennes et populaires ».

Les élites – médiatiques, politiques – ne leur parlent plus car non seulement ils ne les connaissent plus mais, appliquant la détestable méthode marketing des « panels », devançant et creusant « l’archipélisation » de la française, ils ne s’adressent, dans leurs discours et leurs programmes, qu’à des segments de population.

À des minorités, donc. L’un, en lieu et place de vision politique, propose d’augmenter de 10 % le salaire des enseignants. L’autre – Macron ! – promet la défiscalisation des pourboires (peut-on faire plus particulariste ?). Un autre, encore, remet le sujet de l’euthanasie ou de la dépénalisation du sur la table, tandis qu’aux forces de l’ordre, on promet des billets de train gratuits et un nouvel uniforme… Il n’est pas jusqu’à Barnier, pourtant en plein virage sécuritaire, qui refuse de revenir sur le droit du sol, s’adressant ainsi exclusivement, lui aussi, aux minorités. Quant aux écologistes, leur programme de 83 pages est rédigé en écriture inclusive… On a vu plus rassembleur ! Bref, c’est Noël en septembre.

Pour Guilluy, « cette pratique de la politique par segments instaure une vision totalement néo-libérale de notre société. Il n’y a pas plus segmenté que la population des métropoles où l’on trouve des commerces hyper ciblés, correspondant à des catégories socioculturelles spécifiques », observe-t-il. Adoptant cette tendance commerciale de fond, « dans leurs stratégies électorales, les partis ne s’adressent plus qu’aux catégories supérieures et aux retraités ».

Peu de vision, aucune mention d’une communauté de destin. Le vivre ensemble a explosé en plein vol (c’est le destin des idéologies) et plutôt que rechercher les racines du mal, on poursuit le déracinement des Français, l’effacement de l’espace public visible de tout ce qui les lie entre eux : leur culture, leur Histoire, leur langue. Leurs paysages, aussi : tout a en tête la prolifération des éoliennes, sur terre et en mer, mais parle-t-on encore de la naissance de cette France pavillonnaire des années 70, à l’image de l’urbanisme américain ? Le péril français tient bien à ce que, « sans majorité culturelle, la nature ayant horreur du vide, toutes les minorités deviennent légitimes à faire exister leur vision culturelle du monde », analyse finement Guilluy.

Or, « à partir du moment où il existe un bloc majoritaire, mais non représenté, il devient logique qu’il y ait une réaction ». Pour l’instant, elle s’incarne dans les gilets jaunes et une abstention massive, historique. Quant au grand tabou, l’immigration, il n’est plus ce qu’il était : « Le débat existe encore dans les médias, mais il est clos dans l’opinion depuis quinze ans. Les deux tiers de l’opinion, voire davantage, pensent qu’il faut stopper l’immigration. C’est la même chose partout en Europe, aux États-Unis, au ou au Sénégal ! C’est anthropologiquement la même chose dans le monde entier. Préserver son mode de vie n’a rien de scandaleux. »

Qui, dans neuf mois, saura redonner de l’espoir aux Français et ses lettres de noblesse à la politique par un souffle, une vision de la France aux dimensions de son Histoire ? Celui-là aura toutes ses chances.

27 septembre 2021

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