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Culture - Editoriaux - 17 juin 2020

Puisse Jean Raspail avoir rejoint cette Patagonie idéale que l’on nomme paradis

Les obsèques ont eu lieu mercredi matin, en l'église Saint-Roch, à Paris

Ils sont venus, ils sont tous là. Ceux qui croient au Ciel et ceux qui n’y croient pas – si tant est que l’on puisse apprécier cet écrivain sans un peu de transcendance -, les respectables et les infréquentables, les princes et les manants, les célèbres et les anonymes, les ecclésiastiques et les laïcs, les vieillards et les adolescents, ceux qui ont lu tous ses livres même les plus atypiques et ceux qui n’en ont lu qu’un mais qui les a subjugués.

Philippe de Villiers, Marion Maréchal, Jean-Pax Méfret, le comte de Paris, le représentant du duc d’Anjou, le prince Charles-Emmanuel de Bourbon-Parme, Charles Beigbeder, Ivan Rioufol, Renaud Camus, Jean-Yves Le Gallou, Jean Sévillia, Étienne de Montety (auteur d’un très bel éloge funèbre), Sylvain Tesson, Laurent Dandrieu, Charlotte d’Ornellas, Martial Bild, François Tulli (fidèle d’entre les fidèles), l’amiral Guillaud, ancien chef d’état-major des armées… ils sont d’horizons si divers qu’ils semblent n’avoir rien de commun, mais si le panache, l’élégance, l’honneur, les espaces lointains et les combats pour les causes perdues – encore plus beaux d’être inutiles, comme dirait Cyrano de Bergerac – qui peuplent l’univers littéraire de les font vibrer, il faut croire qu’ils partagent l’essentiel. Un lambeau de gloire passée conservé pieusement dont ils s’efforcent de couvrir, chacun dans son registre, notre pauvre pays déboussolé comme un manteau de Noé ? Et quand la France, par trop folle, les repousse et les déprime, ils filent par le cœur, la pensée et l’imagination de en Patagonie.

Ils sont venus, ils sont tous là, les grands romans de Jean Raspail. L’enterrement, en rite extraordinaire, comme il l’avait lui-même prévu, semble tiré de l’un de ses livres : des hymnes en latin ou en langue vernaculaire – notamment Chez nous soyez Reine, qu’il affectionnait particulièrement et qu’il avait fredonné devant moi gaiement a cappella, lors d’un entretien – de l’encens, du sacré, des uniformes, des chasubles rebrodées, du faste dans la forme et de l’humilité dans le fond, des vitraux, des orgues, des bannières, un drapeau patagon sur le catafalque, une voûte de pierre à berceau sur laquelle volettent des anges dorés, un saint tutélaire thaumaturge, saint Roch, invoqué (cela tombe bien) lors des épidémies, une foule d’hommes faits, de vieillards, d’adolescents, parfois même d’enfants, un peu bigarrée – certains sont sortis du travail « comme ils étaient », d’autres se sont endimanchés – se presse pour saisir le goupillon, un peu maladroitement parfois, tant ce geste ancestral est oublié. Et puis au loin, dans les têtes sinon les oreilles, le fracas lointain des émeutes urbaines et des statues que l’on abat. Sire et L’Anneau du pêcheur voisinent avec Le Camp des saints, La Miséricorde, qui est aussi un lointain voyage, certes spirituel, avec Antoine de Tounens.

Ils ne sont pas venus, ils ne sont pas là. Les caciques de la culture et les mandarins des grands médias. Seul Le Figaro, en la personne du journaliste Vincent Roux, a retransmis en direct les obsèques sur sa chaîne YouTube.

La plupart se sont contentés de mentionner, le week-end dernier, le décès de l’auteur du « controversé » Camp des saints. Un livre qui a fait naître le grand écrivain en même temps qu’il l’a enterré : les Cassandre, même dotées de moustaches et d’une plume redoutable, ne sont pas plus aimées qu’écoutées. La guerre de Troie aura peut-être lieu et, en dépit du succès mondial et des rééditions innombrables, le ministre de la Culture Franck Riester n’a pas lâché un mot pour lui rendre hommage. Pas un intellectuel de gauche, même avec la « distanciation sociale » d’usage, n’a daigné saluer son talent. Pas une figure connue de la bien-pensance ne s’est déplacée, ne serait-ce que pour montrer qu’il existe encore une élite intellectuelle libre en France. Ils se prennent pour le camp des petits saints et sont, en effet, minuscules.

Il y a très, très longtemps, en un temps où la télévision d’État osait encore inviter Jean Raspail, Bernard Pivot lui avait demandé de quelle façon il souhaitait être accueilli par Dieu, dans l’au-delà : « Je voudrais qu’il m’appelle par mon prénom, Jean. » L’apôtre préféré du Christ, qui reposait sa tête sur sa poitrine. C’est tout ce qu’on lui souhaite dans cette Patagonie idéale que l’on nomme le paradis.

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