Le Panier de fraises des bois : un 42e Chardin pour le Louvre ?

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Tous mécènes ! Actuellement, le Louvre cherche des fonds pour acquérir une nature morte de Chardin (1699-1779), et pas des moindres : Le Panier de fraises des bois. Peint en 1761, le tableau est resté en mains privées depuis son acquisition. En mars 2022, l’œuvre passe aux enchères et atteint plus de 24 millions d’euros, prix qu’est prêt à débourser un marchand américain pour le compte d’un musée texan, le Kimbell Art Museum. « Faute de moyens, [le Louvre] n’avait pas pu préempter la nature morte le jour de la vente », explique connaissance des arts. Le ministère de la Culture bloque alors la transaction en déclarant l’œuvre « trésor national ». (Au passage, on voit que la préférence nationale, car il ne s’agit pas d’autre chose, s’applique ici tout naturellement.)

Ce classement en « trésor national » donne trente mois au Louvre pour se porter acquéreur. À plus de six mois de l’échéance, l’institution a recueilli 85 % de la somme grâce à 6.546 donateurs - LVMH ayant versé le plus gros de la somme. Rien n’est joué, pour autant, tant que l’accord n’est pas validé. Car « si l’État renonce à l'acquisition, l’œuvre peut alors quitter le territoire national ».

Jean Siméon Chardin, Le panier de fraises des bois, 38x46,5 cm.

Les lettres de noblesse d'un genre « mineur »

D’abord reçu peintre à l’Académie de Saint-Luc (nom pris par la vieille corporation), puis à l’Académie royale de peinture (plus « moderne », donc plus prestigieuse), Chardin, d’instinct, se tourne vers la nature morte. Un genre jugé mineur dans la hiérarchie qui régit alors le monde des arts et qu’il bouscule par son talent. Ayant fait ses preuves, il s’oriente ensuite vers la scène de genre, avant de revenir à la nature morte dans sa maturité. Le Panier de fraises des bois appartient à cette seconde période.

La grosse fraise telle que nous la connaissons aujourd’hui n’en était alors qu’à ses balbutiements d’acclimatation en France. Nous sommes en présence de petites fraises, comme l’indiquent les autres éléments de la composition qui donnent l’échelle véritable. Mais le peintre leur donne une grande présence, et par l’effet de masse pyramidale, et par leur intensité colorée.

Couleur et sensibilité

Au sujet de Chardin et de la couleur, il existe deux anecdotes. Elles se complètent. La première, rapportée par la presse en 1777 : « Un particulier demandait à ce peintre célèbre un tableau et voulait surtout que les couleurs en fussent vives et brillantes. "Eh ! qui vous a dit, s’écria l’artiste avec vivacité, qu’on fait des tableaux avec des couleurs ?" »

La seconde, rapportée par Cochin le Jeune, donne la réponse à cette question : « Un jour, un artiste fait grand étalage des moyens qu’il employait pour purifier et perfectionner ses couleurs. M. Chardin, impatient de ce bavardage de la part d’un homme à qui il ne reconnaissait d’autre talent que celui d’une exécution froide et soignée, lui dit : "Mais qui vous a dit qu’on peignît avec les couleurs ?" — Avec quoi donc ? répliqua l’autre, fort étonné. — On se sert des couleurs, reprit M. Chardin, mais on peint avec le sentiment. »

On dirait de nos jours, plutôt que sentiment, sensibilité : elle s’oppose à l’« exécution froide » du peintre en question. La sensibilité de Chardin était grande, comme nous le prouvent ses tableaux, où les réglages harmoniques sont d’une grande subtilité. Pour nous en tenir à ce tableau, voyez les nuances de rouges : rouge fraise, rouge cerise, rouge pêche… et les deux reflets sur le verre. Il n’est que de voir les autres rares fraises de l’histoire de la peinture (par exemple celles d’Adriaen Coorte, 1705, ou de Renoir, deux siècles plus tard) pour saisir un aspect du talent de Chardin.

Si Le Panier de fraises des bois est acquis par le Louvre, il sera le 42e du peintre dans les collections du musée. Il reviendrait au bercail, car c’est au Louvre qu’il fut peint. Jean-Siméon Chardin vécut toute sa vie dans ce coin de Paris, au final un « petit » quartier. Il naît rue de Seine en 1699, expose au Salon au Louvre, y loge à partir de 1757, y meurt en 1779, est enterré à Saint-Germain-l’Auxerrois (de l'autre côté de la rue). Comme quoi le génie n’a pas besoin d’être nomade pour s’exprimer. Le voyage est intérieur avant tout.

Samuel Martin
Samuel Martin
Journaliste

Vos commentaires

10 commentaires

  1. Je suis désolé de vous annoncer que le « panier de fraises sauvages » est un FAUX car il me semble bien qu’il s’agit de FRAMBOISES et non pas de Fraises des bois !

  2. « Ravi au lit » a touché le noeud du problème. Combien de Chardins aurions nous pu acheter avec les milliards gaspillés pour soutenir le régime mafieux de Zelenski ou si Macron avait fait l’économie de quelques déplacements à l’étranger, lesquelsi se revélèrent le plus souvent contre-productifs. Le départ de ce précieux tableau serait une bourde de plus à mettre au passif calamiteux de la gestion Macron.

  3. Cela fait un moment que je me dis que la seule et unique raison qui me ferait tenter de jouer à l’Euro Millions, c’est précisément ça. Si je jouais, et que je gagnais, une bonne partie de mes gains irait à la restauration du Patrimoine ou à l’achat de tableaux magnifiques comme celui-ci pour les conserver en France et pour que tout le monde puisse les admirer. Mais ce n’est qu’un rêve……

  4. Ce chef d’œuvre, un de plus qui contredit nos responsables que la France n’a pas d’histoire en l’occurrence dans l’art même si certains grand artistes peintres étrangers sont venus en France pour y trouver un terreau fertile, ce tableau Français doit rester sur notre sol et donner les moyens au musée du Louvre les moyens de l’acquérir même si cette somme pour nous est immense que représente elle par rapport à tout ces millions dépensés en toutes ces pertes inutiles à notre pays voir même nuisible.

  5. « L’art rien que l’art heureusement que nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité « Nietzsche .

  6. Et puisqu’il est question de fraises, ramenons – là ! Chardin, contemporain de Voltaire ,me semble en être l’antidote . Au spéculatif et bruyant siècle des Lumières, on dirait que Chardin oppose le silence contemplatif de ses natures mortes.

  7. La solution est simple. Plutôt que de verser des subventions à des rappeurs et autres cultureux du même acabit ou plutôt que de financer des films faits par la « banlieue », on utilise cet argent pour se porter acquéreur de véritables chef-d’oeuvres !
    Ce ne sont pas les moyens qui manquent ! Ils ne manquent que parce qu’ils sont mal utilisés et surtout utilisés à des fins idéologiques et politiques pour nourrir tout un tas de parasites gauchistes !

  8. Et qui a osé dire que les français n’ont pas de talent , qu’il n’existe pas d’art à la française . Voilà encore un bel exemple du talent de nos artistes et certains sont prêts à y mettre le prix pour le posséder .

Commentaires fermés.

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