Les ouragans d’acier et de feu avaient laissé la place à un froid glacial tout aussi métallique. Épuisés, Français et Britanniques faisaient face aux Allemands dans les tranchées. Après plusieurs mois de mortels mouvements, de flux et de reflux, le front s’était stabilisé en Belgique francophone et la ville d’Ypres était le témoin muet de la sanglante boucherie qui s’étalait sous ses murs. En quelques mois, la guerre avait déjà saigné une bonne partie de la jeunesse européenne. Le cœur et les tripes des hommes s’effaçaient sous la violence de la mécanique et de la science. Dans les forges maléfiques des belligérants, de nouvelles armes se fourbissaient avec, pour seul objectif, de tuer encore plus et toujours plus rapidement.

Rapetissé dans sa tranchée, l’officier d’ordonnance Walter Kirchhoff gelait sur place, en cette nuit du 24 décembre 1914. Le premier en guerre était morose. Le moral des troupes était au plus bas et tous comprenaient que la guerre était partie pour durer. Kirchhoff réprima un frisson d’horreur. Il en avait perdu l’envie de chanter. Lui qui était ténor d’opéra, dans le civil, ne savait même plus si sa voix, éraillée par la peur et prise par le froid, était encore capable d’aligner deux notes. « Nach Paris », « À Berlin » : l’enthousiasme des recrues paraît aujourd’hui dérisoire. Les Allemands ne verront pas Paris et les Français ne verront jamais Berlin, les rêves périssaient dans la boue belge.

Et pourtant, c’est Noël. L’officier s’ébroua. Pas question, se dit-il, de faire comme si le monde civilisé avait disparu. Le Christ naissait tous les ans depuis près de 2.000 ans. Aucune guerre n’y pourrait rien. Depuis quelques heures, d’ailleurs, les orages de feu s’étaient tus. Le froid semblait s’être également adouci. Une lumière jaune avait envahi la tranchée allemande. Levant les yeux, il vit des sapins de Noël disséminés le long de la tranchée. Une grande paix s’était emparée de lui, du tréfonds de ses entrailles, une inspiration soudaine lui vint, chatouillant ses cordes vocales. Les notes se rappelèrent à lui et il entonna un « Minuit, chrétiens ». Comme mués par une force invisible, ou était-ce la lassitude des tueries aveugles ? Des colonnes de soldats allemands sortirent des tranchées jusqu’au milieu du no man’s land. Parmi eux chantait toujours Kirchhoff. Pas un coup de feu ne vint. Petit à petit, les soldats anglais sortirent de leurs tranchées pour aller à la rencontre des Allemands. Kirchhoff se tut. Aussitôt, des applaudissements fusèrent de la tranchée française. Kirchhoff sourit et chanta à nouveau.

En ce jour de Noël 1914, les seuls combats qui eurent lieu dans ce coin perdu du front se déroulèrent autour d’un ballon de football. Pendant plusieurs jours, les belligérants se prévinrent des ordres de bombardements. Depuis sa tranchée, le soldat Germain Morillon, du 90e régiment d’infanterie, n’en croit pas ses yeux. En tremblant, il défit le lien de son carnet et traça à la hâte ces quelques mots au crayon, de peur sans doute d’oublier ou de matérialiser ce qu’il croyait être un rêve.

« Les boches arborent un drapeau blanc et gueulent “Kamarades ! Kamarades ! Rendez-vous !” Ils nous demandent de nous rendre. Nous, de notre côté, on leur en dit autant ; personne n'accepte. Ils sortent alors de leurs tranchées, sans armes, rien du tout, officier en tête ; nous en faisons autant et cela a été une visite d'une tranchée à l'autre, échange de cigares, cigarettes, et à cent mètres, d'autres se tiraient dessus. Si nous ne sommes pas propres, eux sont rudement sales, ils sont dégoûtants, et je crois qu'ils en ont marre eux aussi. Depuis, cela a changé ; on ne communique plus. »

Les états-majors décidèrent, en effet, de déplacer les régiments devenus trop fraternels pour se tirer mutuellement dessus. Pendant quelques instants, la naissance du Prince de la paix a fait taire les canons au-dessus d’Ypres, en Belgique.

29 décembre 2021

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