Editoriaux - Politique - 5 juin 2018

Marlène Schiappa, lettres intimes à ses filles : flagornerie ou roman de gare ?

Si souvent éloignée de vous

Marlène Schiappa a écrit à ses deux filles des lettres intimes mais fortement imprégnées de politique et elle a jugé bon de les publier.

Je n’ai pas lu intégralement son livre mais, dans quelques extraits, j’ai été frappé par la courtisanerie dont elle a fait preuve à l’égard du Président et de son épouse. Guy Carlier, sur Europe 1, l’a moquée à juste titre.

D’autres critiques ont dénigré l’ouvrage en le qualifiant de “roman de gare” (Le Figaro). Qu’ont-ils donc contre les gares !

Avant toute chose, une question. Était-il nécessaire d’écrire ce livre ? Son absence aurait-elle préjudicié à l’univers intellectuel et littéraire ? À l’évidence, non. Mais qui pourrait, moi le premier, avec ce type de raisonnement justifier la publication d’un livre ? Si peu sont capitaux, importants, indispensables à l’humanité pour qu’elle se retrouve en eux. On ne fera donc pas le reproche à cette secrétaire d’État d’avoir ajouté son écot à la masse immense des œuvres remplaçables.

La flagornerie est plus gênante.

Non pas qu’elle ne soit le défaut que des femmes de pouvoir, des femmes politiques. Mais il est déprimant de devoir constater que non seulement elles n’y échappent pas mais qu’alors, dans leur admiration délirante, elles cumulent, en quelque sorte, la dilection pour une double dépendance : celle à l’égard de l’homme, celle envers le Président. Et, pour Brigitte Macron, il n’est plus concevable de la laisser hors de l’enthousiasme, d’autant plus qu’on ne cesse de ressasser que l’épouse du Président tiendrait Marlène Schiappa en haute estime. Tout est concevable. Et il y a des politesses, des retours obligatoires.

J’espère cependant, tant au fond dans le monde du pouvoir l’excès dans l’éloge est presque consubstantiel aux perspectives d’avenir qu’on se prête et aux positions dont on rêve, que les bénéficiaires de cette courtisanerie au moins n’en seront pas dupes. Je sais qu’en même temps, même pour l’esprit s’affichant le plus modeste qui soit, il n’y a jamais trop de compliments – l’outrance est considérée comme morale puisqu’elle se rapporte à soi -, mais il faut tout de même savoir rester lucide et percevoir, derrière l’hyperbole, le calcul et, sous la flatterie, l’opportunisme. Sous les mots, la caresse intéressée.

Le président de la République est trop intelligent, réaliste, voire cynique pour se laisser prendre à cette tactique de la soumission qui feint d’être totalement heureuse de sa subordination en encensant son maître. Je suis persuadé qu’en parcourant les passages que j’ai lus, il a dû laisser venir de l’ironie et un sourire sur son visage. L’humain est si drôle quand il ressemble à la piètre image qu’on en a parfois.

Marlène Schiappa ne doit pas être la seule dans cette dénonciation. Je me rappelle Christine Lagarde qui avait écrit un projet de courrier dépassant toute mesure à Nicolas Sarkozy. Heureusement, elle ne l’avait pas envoyé. Le ridicule était resté en quelque sorte virtuel.

Plus gravement, l’attitude de Marlène Schiappa – au demeurant ministre largement surestimé – fait douter de la légitimité du combat politique qu’elle a à mener. L’égalité entre hommes et femmes apparaît-elle comme une exigence plausible, et une lutte digne d’estime, quand sa responsable ministérielle s’abandonne avec tant d’archaïque complaisance à la surenchère des sentiments et des mots au bénéfice d’un Président et de son épouse, qui n’en espéraient sans doute pas tant ?

Elle aurait plutôt dû donner l’exemple contraire.

Extrait de : Justice au Singulier

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