Editoriaux - Entretiens - Social - 20 décembre 2019

Marie-Laure des Brosses : « Ces bébés qui ne naissent pas sont autant de cotisants qui nous manqueront dans quelques années pour financer les retraites ! »

Marie-Laure des Brosses, vous êtes porte-parole de Make Mothers Matter (MMM) France. Quel est l’objet de ce mouvement ?

L’ONG Make Mothers Matter, apolitique et non confessionnelle, fédère des associations qui regroupent plus de dix millions de mères dans le monde. Nous agissons sur le terrain au côté des mères pour améliorer l’éducation, l’économie, la santé et la paix. Nous faisons entendre la voix des mères à l’ONU, à l’UNESCO, à l’Union européenne et dans la trentaine de pays où nous sommes présentes.

Vous êtes actuellement très active sur les réseaux sociaux, sur lesquels vous mettez en garde les mères de famille contre cette . Pourtant, le gouvernement, et notamment Marlène Schiappa, répètent que les femmes sortiront gagnantes de cette réforme…

Réformer les retraites est indispensable pour ne pas laisser un système non financé à la génération qui vient. Mais aujourd’hui, les femmes ont une retraite inférieure de 40 % à celles des hommes, notamment en raison du temps qu’elles prennent pour élever leurs enfants (congé parental, temps partiel, interruption de carrière pendant quelques années pour certaines mères de famille nombreuse). Il serait tout à fait injuste que la réforme en préparation vienne aggraver cet écart de niveau de pension.
Le gouvernement parle comme d’une avancée pour les femmes de la bonification de 5 % attribuée aux mères dès le premier enfant, bonification qui serait – disent-ils – un avantage pour ces femmes. Ils oublient juste de dire qu’ils suppriment la bonification de huit trimestres dont bénéficiaient les mères salariées pour chaque enfant dès la 1re naissance. Ces huit trimestres représentaient exactement 5 % des 42 années de cotisations requises pour avoir une retraite à taux plein. Un signe qui ne trompe pas : la bonification de 5 % est transférable au père ou partageable avec lui à condition de le décider avant les 4 ans de l’enfant, exactement comme c’était le cas pour la bonification de huit trimestres. Il n’y a donc rien de nouveau ici et aucun avantage particulier à cette bonification.
À l’inverse, le système de retraite à points, au lieu de calculer la retraite sur les vingt-cinq meilleures années des salariés du privé (ou même sur les six derniers mois pour les fonctionnaires), va prendre en compte la totalité de la carrière pour définir le niveau final de pension de retraite. Ceci implique que la moindre interruption, la moindre période même brève à temps partiel pénalisera directement la salariée concernée. Quand on sait que les mères représentent 94 % des parents prenant un congé parental, que les femmes forment 75 % des effectifs à temps partiel, on comprend immédiatement que les déclarations de Marlène Schiappa sur « les femmes – grandes gagnantes » tiennent plus de propagande que de réalité.

Pensez-vous que cette réforme peut avoir un effet négatif sur la natalité (déjà en berne) ?

Oui, à fin 2019, la France aura perdu 80.000 naissances par an en seulement sept ans, en lien avec une politique familiale qui a compliqué la vie des familles (réduction des possibilités de congé parental, baisse du nombre total de solutions d’accueil pour les enfants de 0 à 3 ans, réductions des aides fiscales aux familles, modulation puis faible revalorisation des allocations familiales, etc.). Un système de retraite qui encouragerait toutes les mères à travailler à plein temps sans la moindre interruption au-delà du congé maternité aurait certainement des conséquences négatives sur la natalité, notamment chez les classes moyennes. Or, ces bébés qui ne naissent pas sont autant de cotisants qui nous manqueront dans quelques années pour financer les retraites !
C’est pourquoi Make Mothers Matter France ne s’est pas contenté d’agiter les réseaux sociaux : nous avons déjà été reçues par un premier groupe de députés le 10 décembre dernier. Nous avons écrit à plusieurs députés En Marche ! importants, à Marlène Schiappa et au tout nouveau secrétaire d’État à la Réforme des retraites, Philippe Pietraszewski. Nous avons, en effet, des contre-propositions concrètes à faire, sans nécessairement dépenser plus. Certaines d’entre elles sont même moins coûteuses que le projet du gouvernement… mais plus justes pour les mères et les familles… et plus susceptibles de protéger la natalité !