Editoriaux - Livres - 5 février 2019

Livre : Histoire de ta bêtise, de François Bégaudeau

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Il y a gros à parier que cette crise de jaunisse hebdomadaire s’installe dans la durée car le peuple français a un sens inné du bien commun, non par transmission génétique, comme le croient naïvement Zemmour et Renaud Camus, mais par contagion spirituelle, par « vocation ».

Encore faut-il s’attaquer à la racine du mal :

“Jamais depuis le temps biblique ne s’était abattu sur nous fléau plus sournois, plus obscène, plus dégradant à tout prendre, que la gluante emprise bourgeoise. Classe plus sournoisement tyrannique, cupide, rapace, tartufière à bloc ! Moralisante et sauteuse ! Impassible et pleurnicharde ! De glace au malheur” (Céline, dans Mea Culpa).

Superbe définition du macronisme.

Il y a du Céline, chez les gilets jaunes, car ils font trembler la bourgeoisie régnante. Ils ont souvent sa vulgarité, parfois son génie : le slogan « Macron et les CAC-40 voleurs », c’est du Céline pur jus.

Alors, on va me dire, ça y est, c’est le retour des années 30, de la période sombre, etc.

Comparer le gilet jaune au prolo célinien est une erreur grossière qui sera fatale à ce pouvoir.

« L’âme des prolétaires : une envie… L’âme des bourgeois : une trouille… » (L’École des cadavres). C’est vrai pour les bourgeois. Au contraire, ce qui anime les gilets jaunes n’est pas l’envie mais la justice fiscale et sociale, pas seulement pour eux-mêmes mais pour leurs parents et leurs enfants, souvent, même, pour leur voisin dans la misère.

La plupart des gilets jaunes ont la dignité, l’abnégation, mais surtout l’éducation que n’a pas le prolo de Céline.

Les marxistes et les nostalgiques de Mai 68 en sont, aussi, pour leurs frais. Ils sont l’autre face de la même fausse monnaie car, soyons clairs : tandis qu’en 68, le jeune fils de bourgeois criait “Famille je vous hais”, le gilet jaune donnera son œil pour la défendre. Quant au marxiste, les drapeaux tricolores qui fleurissent les samedis sont la preuve que les gilets jaunes ne marchent pas dans le « sens de l’Histoire » et de l’Internationale prolétarienne mais redécouvrent le sens de l’Histoire de France.

On n’est plus dans la convergence des luttes mais dans celle des esprits, et ces Flash-Ball® qui atteignent la tête sont tout un symbole : c’est au niveau de la tête que les choses se passent.

En ces temps troublés, la publication récente d’un essai de François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise, publié avant le début des gilets jaunes, est comme le coup de grâce porté à une pensée bourgeoise déjà mal en point.

Bégaudeau est un OVNI. Lecteur de Bakounine, il ne dédaigne pas Bernanos et cite volontiers Pascal. Esprit libre, il a le courage de préférer la critique du libéralisme par Zemmour au conformisme de classe de Enthoven.

Bégaudeau partage avec Céline le dégoût du jeu électoral, affirmant avec Chouard que le vote est inutile. Mais la comparaison s’arrête là. Contrairement à Céline, Bégaudeau ne s’abandonne pas à une haine de la bourgeoisie. Il diagnostique le mal mais n’enfonce pas le malade, en médecin bienveillant de la pensée. Il se dit athée, pas arrogant, mais qui croit un peu, déplore qu’on parle trop de religion mais pas assez de Dieu.

Il se méfie plus de la bourgeoisie soft ou cool qui va du lecteur des Inrocks à la garde rapprochée de Macron que de la bourgeoisie hard (Fillon) ou même que de Marine Le Pen qui, dit-il, n’a eu aucune responsabilité dans les destructions économiques, sociales et écologiques des dernières décennies. Son constat sur la dérive autoritaire rejoint celui de Todd : dès que la bourgeoisie “cool” est apeurée, dit-il, elle est fascisante.

Il manque un Bégaudeau aux 70 % de catholiques qui ont voté Macron, et tant qu’ils n’auront pas fait ce mea culpa, le dimanche à la messe, le baiser de paix me sera toujours pénible.

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