Armées - Editoriaux - Société - 12 mai 2019

Les deux France : celle du sacrifice… et l’autre

L’opération de libération des otages enlevés à la frontière du Bénin et du Burkina Faso a pris une dimension évidemment symbolique. Elle a opposé deux France. Il y a celle de la tradition puissante de notre pays, un pays guerrier, où l’honneur et la bravoure guidaient les comportements, où l’accomplissement du devoir s’accompagnait de panache ! Et puis, il y a l’autre France, celle des petits comptes et des menus plaisirs, celle où l’on s’offre une vie facile à partir d’une profession paisible et monotone, traversée de voyages qui donnent l’illusion de l’aventure, sans penser le moins du monde à la nation et à son avenir, celle de l’Homo festivus décrit par Muray.

Que la première ait toujours vécu à côté de la seconde en la protégeant, non sans parfois en recevoir mépris et sourires narquois, n’est pas une nouveauté. Simplement, c’est le tableau qui impressionne : deux membres de la première France sont morts pour permettre à deux représentants de la seconde de reprendre leur petite vie. Ils n’ont pas tiré les premiers pour préserver les otages.

La France, la première, est toujours capable d’héroïsme et d’action victorieuse, et l’efficacité de son armée, malgré des moyens limités et des missions de plus en plus nombreuses, vient encore de s’afficher. Mais on ne peut que constater l’indécence du bilan : deux militaires de haute valeur, expérimentés, malgré leur relative jeunesse, formés par des années d’entraînement d’un niveau exceptionnel, ont vu leurs destins brisés, ont laissé des familles endeuillées pour sauver deux touristes qui n’avaient rien à faire à la frontière du Bénin et du Burkina Faso, ce pays confronté au terrorisme islamiste depuis début 2016. Ils voulaient des photos. Ils en ont : celles des deux soldats d’élite morts pour les sauver. Leur retour dans un avion de la République, leur accueil officiel par le Président et deux ministres étaient tout-à-fait déplacés. On peut imaginer que M. Macron n’a pas voulu se priver de la page de pub prévue lors d’une opération précipitée, on espère, par autre chose que le calendrier. Ces deux personnes étaient en Afrique pour des raisons privées et ludiques : il ne s’agissait ni de médecins, ni de journalistes, ni d’employés d’une entreprise travaillant en Afrique. Une fois libres, on aurait dû les conduire à l’aéroport et leur faire acheter leur billet de retour !

C’est encore M. Macron – lequel a évité le service militaire – qui va, avec ses intonations théâtrales habituelles, prononcer un éloge funèbre aux Invalides. Tout cela sonne faux. On aimerait que les hommes qui décident du destin des autres aient, dans leur vie, montré qu’ils étaient à la hauteur des sacrifices qu’ils réclament des autres. Lorsqu’un gouvernant prend une décision qui engage des vies, on voudrait être sûr qu’il pense à l’intérêt supérieur du pays plus qu’à l’effet sur l’opinion. Il est vrai que les militaires, et notamment ceux des troupes d’élite, ont un idéal qui les porte à considérer le risque mortel comme un devoir. Pour autant, personne n’a le droit de gaspiller ces consciences rares et précieuses. Elles sont au service du pays, de son peuple, et non à la merci de calculs politiciens. Le terrorisme islamiste s’est répandu dans tout le Sahel en raison de la politique tortueuse menée par notre pays en Libye. 28 soldats français sont morts au Mali voisin dont l’instabilité est toujours perceptible, favorisée par les trafics en tous genres depuis la Libye. Il ne fallait pas que les otages passent la frontière malienne ? Un pays où l’armée française est présente ! 90 militaires français ont été tués en Afghanistan, dans un tout autre secteur d’opérations, sans que la sécurité ait été rétablie dans ce pays où l’on craint le retour des talibans au pouvoir !

Et lorsque nos soldats regagnent la France, ils voient celle-ci telle qu’elle devient : une France qui se décompose en communautés, d’une part grâce à une immigration accueillie les bras ouverts et les yeux fermés, d’autre part par un repli sur soi narcissique, où disparaît le patriotisme indispensable à la survie d’un pays. Ce patriotisme est la flamme qui animait Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, et qui animera toujours leurs compagnons d’armes.

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