Editoriaux - Le livre de l'été - 6 septembre 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (47)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

Ainsi, les trois fugitifs atterrirent dans une ville parsemée de nouvelles mosquées surplombées de hautes tours. Albanais moustachus et bosniaques barbus cohabitaient dans une ville neuve dont l’architecture s’était volontairement inspirée du passé ottoman. Cela, afin de rappeler que ses habitants étaient les premiers croyants européens. Les précurseurs des guerriers qui avaient commencé le djihad bien avant l’avènement du premier embryon de Califat au Moyen-Orient.

Les premiers immeubles de Sarajevo étaient en vue. Ils perçaient orgueilleusement le ciel de leurs flèches ornées de gigantesques drapeaux du Califat. Le croissant islamique doré sur fond noir symbolisait à la fois le deuil et la royauté du Calife. Le deuil de tant de combats et de sacrifices consentis par les fils d’Allah. Au milieu, le croissant doré tranchait sur l’anthracite en illuminant ceux qui, avec lui, avaient émergé du chaos. Un drapeau dans lequel se reconnaissaient les différents Vizirats, un drapeau qui flottait fièrement dans le cœur meurtri de Sarajevo.

Lorsqu’ils descendirent du car, les trois fugitifs découvrirent le centre-ville un jour de marché. La ville était incroyablement bruyante en comparaison de Paris. Sous un soleil de plomb, les vendeurs à la criée rivalisaient de vocalises, les volailles caquetaient désespérément, les brebis bêlaient après les agneaux qui passaient de main en main ; les odeurs émanant des étals des épiciers prenaient à la gorge ceux qui s’en approchaient, et les clients marchandaient à grand renfort de gestes et de cris avec les boutiquiers. Après le tunnel, l’avion et le car, Fadi se sentit complètement désorienté. Sarajevo vivait et tenait à le montrer. Habitude prise dans son histoire et due à la présence, toute proche, de l’ennemi éternel. Comme si ce bruit allait de pair avec les orgueilleux minarets que la légende prétendait visibles depuis Saint-Pétersbourg. Aux yeux des visiteurs, Sarajevo avait autant l’apparence d’un éternel défi qu’une incarnation de la fureur de vivre d’un condamné en sursis.

Vassili s’était arrêté au milieu de la place. Fadi l’aperçut sortir un papier de la manche de son burnous grisâtre. Il le lut, le remit dans sa poche et se dirigea vers une petite rue latérale qui jouxtait la partie septentrionale de la place bondée. Fadi s’en trouva soulagé, il mourait de faim et les odeurs qu’exhalait chaque étal se muaient en véritable supplice. S’assurant d’un bref coup d’œil que Sybille suivait, il emboîta le pas de Vassili. Il s’aperçut que le centre, construit sur le modèle antique des villes orientales, constituait un véritable labyrinthe pour celui qui n’y avait pas grandi. Une chance que Vassili affecta de marcher lentement, la perspective de se perdre dans ce dédale n’était guère réjouissante. Il n’avait pas la moindre idée sur la manière dont leur guide allait procéder pour passer la frontière, mais il se disait que peut-être Vassili n’en savait pas davantage pour le moment. Lorsqu’il émergea de ses réflexions, il s’aperçut que le Russe avait disparu de son champ de vision. Luttant contre la panique, il pressa le pas après un coup d’œil éloquent derrière lui pour avertir Sybille. Alors qu’il dépassait le porche d’une maison, il sentit une poigne puissante l’agripper et le tirer à l’intérieur. Il allait se débattre lorsqu’il reconnut le visage de celui qu’il pensait avoir perdu.

– Désolé, murmura-t-il. Voilà le plan : on va réserver une chambre d’hôtel et s’y installer le temps nécessaire pour que la brèche s’ouvre. J’ai pas mal de personnes de confiance à contacter, en espérant qu’elles soient encore en activité. Quant à vous, méfiance absolue ! Je ne le jurerai pas, mais j’ai l’impression que nous sommes observés. Alors, on reste aux aguets.

Les deux jeunes gens ayant approuvé gravement, Vassili reprit les devants. Fadi n’en était pas certain, mais ils marchaient plein est. Pour, finalement, déboucher dans un petit quartier tranquille quasiment en périphérie de la ville. Un petit hôtel misérable tentait vaillamment de se faire une place entre deux imposants immeubles. Selon son architecture, il semblait dater de plusieurs siècles, sans doute l’un des rares bâtiments à avoir échappé aux bombardements successifs. Comme un clin d’œil à l’Histoire, un écriteau en bois pendait au-dessus de la porte : La Baraka. Fadi prit cela pour un signe de bon augure. La chance était avec eux.

Le gardien n’avait pas posé la moindre question et n’avait pas demandé leurs papiers. Il avait cru, ou du moins écouté avec une attention empreinte de politesse lasse, l’histoire brève de Vassili expliquant qu’il voulait une chambre pour lui, sa nièce et son neveu. Le faciès du vieil homme n’exprimait rien et peu lui importait si ces voyageurs en étaient réellement, s’il s’agissait de quelque rendez-vous lubrique ou même de fugitifs. Son établissement était célèbre autant chez l’ennemi que chez les dépravés comme une maison de passe. Tant que les clients payaient et n’étaient pas exigeants sur la qualité de l’hébergement, personne à la Baraka ne s’aviserait de poser des questions déplacées. Ce principe, autant que le fait d’un respect atavique des règles de l’hospitalité, sans oublier un sens du lucre aiguisé, formait une sorte d’oasis en cette ville de suspicions et commérages. Car l’espionnite était une pathologie des cités limitrophes du Mur. Cette paranoïa savamment entretenue rendait improbable toute agitation. Et, pour parachever le tout, cela faisait longtemps que les dhimmis avaient déserté cette province, préférant un exil définitif sur une terre plus accueillante et toute proche.

La Baraka était intelligemment située à une distance raisonnable du Mur. Elle était proche de la périphérie mais pas totalement excentrée, ce qui rendait son positionnement idéal pour qui voulait s’éloigner de l’épicentre sans pour autant attirer les suspicions. De plus, le propriétaire des lieux s’était arrangé pour fermer les yeux sur les petits trafics d’alcool qui transitaient par son établissement à destination des sphères influentes de la ville. Certaines habitudes ne s’étaient jamais totalement perdues et le sang balkanique de la noblesse locale était resté poreux à l’alcool. L’opinion considérait qu’il s’agissait là d’un privilège propre aux guerriers qui n’avaient pas besoin de ces interdits pour prouver leur fidélité envers Allah et son Calife. Tant que cela se faisait sous le manteau et que les apparences étaient préservées, personne ne songeait à stopper ce marché noir. C’est pourquoi les trafics de la Baraka perduraient. L’allure vieillotte de la bâtisse renforçait d’ailleurs cette impression d’immortalité, comme pour rappeler que les travers de la nature humaine survivaient à tous les régimes et à tous les dieux. Du reste, l’intégralité du personnel portait barbe et djellaba et n’aurait manqué les prières pour rien au monde. L’honneur sauvait les apparences aux yeux des hommes et d’Allah, la tolérante Baraka était donc tolérée.

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