Editoriaux - Fiction - 21 août 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (31)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

Avec une suprême indifférence, Jean se tenait droit dans la rue. Se dégageant de la poigne de ses gardiens, il s’agenouilla de lui-même. Tarek hocha la tête vers l’un de ses hommes. Celui-ci sortit son pistolet et se plaça derrière le vieil homme. Lorsque le claquement sec du chien retentit, il fixa Tarek avec toute la puissance de son mépris et de sa pitié. Au désespoir de l’ombre qui s’était cachée à quelques mètres et qui tentait d’accrocher son regard. Lorsque le coup de feu claqua, l’ombre s’évanouit en courant à travers la ville. Derrière elle, un vieil homme mourait assassiné.

Tarek cracha au sol. Le bourreau traîna le corps et le jeta dans son antre dévoré par les flammes. Il aboya un ordre bref. La colonne se retira, emportant une caisse pleine de documents dans lesquels se trouvaient, il l’espérait, des réponses. Dans quelques heures, ses chefs et le Vizir lui-même lui demanderaient des comptes, il fallait faire vite.

Fadi courait à en perdre haleine. Il ressentit le besoin de hurler mais la douleur implosa en lui avant qu’il n’ait pu l’expulser. Tarek avait tué Jean, ils avaient tué Arbini. La mort l’encerclait, le Bien et le Mal se confondaient. Les salauds. Il niait ce monde obscène et injuste, cette haine délirante qui l’environnait de toute part. Son frère était un assassin, il le savait à présent. De soldat intrépide, il était devenu bourreau, de bourreau, il finissait meurtrier. Jean était mort. Ses pensées entraient en collision et l’onde de choc anesthésiait ses capacités de discernement. Sybille, Jean, Tarek. La vérité, les valeurs, la mémoire. Tout dansait dans son esprit. Chateaubriand, l’amour, la mort. La vie.

Réfléchis, murmurait-il, réfléchis. Jean et Arbini étaient morts, il ne pouvait rien y faire. Que lui restait-il à sauver ? Sybille ! Il fallait que Sybille s’en sorte, il fallait à tout prix qu’elle vive.

L’école était en vue. Tentant de se calmer, il se força à adopter une allure détachée. Mais la zone était déjà verrouillée. Un tumulte attira son attention. Le gardien était entraîné de force par deux moudjahidines à l’arrière d’un camion. Il ne protestait pas, il se laissait emmener, impassible. Fadi continua sa route, bercé par l’espoir illusoire qu’ils aient oublié de garder la porte de service. Quatre soldats étaient plantés devant, alors il se rappela les paroles du gardien : attends deux jours. Il avait raison, Sybille était indétectable dans le faux plafond du sous-sol. Tentant de se calmer, il fit demi-tour et rentra chez lui. Ses parents devaient s’inquiéter. Il était censé travailler, aujourd’hui. De plus, il se doutait que Tarek n’avait pu les prévenir. En pensant à son frère, la mort de Jean lui explosa au visage. C’était réel. Comment rentrer chez lui et faire comme si rien ne s’était passé ? Comment pourrait-il rassurer les inquiétudes maternelles et écouter patiemment les imprécations paternelles envers les dhimmis ? Les entendre se torturer sur le sort des assassins qui leur servaient de protecteurs et de caution morale présumait déjà de ses forces. Pourtant, il le fallait, il avait l’habitude. Il lui suffisait de remettre son masque, aussi étouffant soit-il. Cet oripeau de conformité dont il s’affublait dès qu’il sentait qu’il fallait se faire oublier. Ce visage composite qu’il dessinait pour rassurer les siens. Sauf qu’aujourd’hui, le réel n’était pas escamotable.

Pourtant il fallait essayer. D’abord, pour les protéger eux, ensuite, pour le préserver, lui. Et puis Sybille, dont l’empreinte humectait encore ses lèvres desséchées par la peur. Il priait aussi pour que les flammes qui s’élevaient de chez Jean aient détruit toute trace de son passage. Les livres qu’il avait couverts de notes, il ne fallait pas que Tarek tombe dessus. Les notes qui avaient noirci les marges, les ouvrages qu’il avait recouverts des couvertures des œuvres légales, pourvu que tout finisse dans la fournaise. Avec le corps de Jean. Réduits en cendres et envolés. Pour que l’illusion de pouvoir encore choisir puisse survivre encore un peu. Il le fallait.

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