Editoriaux - Fiction - 2 août 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (15)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

Arrivés à leurs cantonnements dans le nord de la ville, Tarek mit ses hommes au repos et se dirigea vers le bureau de son supérieur pour le traditionnel compte rendu. Le récit de l’accrochage fut bref et sans fioritures. En homme de guerre, Abou Fatah n’aimait pas les digressions et les superlatifs épiques. Alors que Tarek tournait les talons, le vieux soldat le rappela.

Se rasseyant, il s’aperçut que son chef paraissait tendu lui aussi. Pourtant, il en fallait plus pour perturber Abou Fatah, issu d’une famille chez qui le djihad et la guerre constituaient un héritage glorieux. Abou Fatah était le descendant direct des glorieux chefs du premier califat islamique. Ceux qui avaient résisté héroïquement à Alep et Mossoul, qui avaient défait Irakiens et Syriens et qui résistèrent pendant des années aux assauts du vieil Occident et des Russes honnis.

Dépositaire de cet héritage, Abou Fatah avait naturellement emprunté le sillon tracé par ses pères contre les ennemis de l’islam. Il était l’équilibre parfait entre la ferveur et la froideur. Homme de tête et de tripes, Abou Fatah n’avait pas son pareil pour maintenir une discipline de fer au sein de son régiment. Mais l’homme qui faisait face aujourd’hui à Tarek semblait fatigué. Visiblement, le jeune homme n’était pas le seul à connaître des nuits agitées
– J’ai une mission à te confier Tarek, ou plutôt à l’un de tes hommes.
– Nous sommes à tes ordres, mon commandant.
– Crois-moi, mon ami, tu ne diras pas cela dans quelques instants. Ce que j’ai à vous confier n’est ni glorieux ni plaisant. Tu n’es pas aveugle et tu vois comme moi que la situation n’est pas brillante. Si nous n’avons pas eu de pertes significatives et savons, toi et moi, que la défaite militaire n’est absolument pas à craindre, nous commençons à trouver le temps long. L’ennemi ne s’essouffle et ne désarme pas. S’il est prêt à envoyer ses femmes au combat, cela démontre toute l’ampleur de sa détermination.
– Je sais déjà tout ça, commandant, et tu sais ce que j’en pense. Seule une grande opération d’envergure permettra de régler le problème.

Abou Fatah eut un geste de profonde lassitude. Il le savait aussi, mais les politiques, visiblement, ne partageaient pas sa certitude. Si ces derniers l’avaient écouté, lui et quelques autres, cela fait longtemps que les dhimmis des ghettos seraient soit à la mosquée soit massacrés. La tortueuse vision des politiciens échappait au manichéisme du glaive d’Allah : Tuer l’Ennemi de Dieu à n’importe quel prix. Tel était la devise des Fatah, simple et claire. Mais celui qu’ils affrontaient ne portait pas d’uniforme. Il regrettait le temps de la grande guerre contre les Russes. À cette époque bénie, l’ennemi était clairement identifié ainsi que ses frontières. Une guerre mouvante et protéiforme causait un grand dommage au moral par sa longueur. Il faisait partie de ces traqueurs patients qui préfèrent affronter la charge d’un rhinocéros plutôt que les assauts nocturnes d’une poignée de moustiques. Et c’était exactement ce qu’étaient leurs ennemis d’aujourd’hui. Des insectes qui les empêchaient de dormir.

Si Fatah était connu pour sa patience légendaire, il en éprouvait actuellement les limites. Coincé entre des supérieurs qui exigeaient des résultats et la pusillanimité apparente d’une administration qui semblait se refuser à y mettre les moyens, il s’efforçait de faire bonne figure. Mais Fatah était intelligent, il avait bien compris que, pour durer, la docilité était une vertu indispensable. Le vieux chef avait développé ce périlleux équilibre, ménageant la chèvre et le chou, s’efforçant d’obtenir des résultats en exécutant des ordres souvent éloignés du réel. Il avait compris que son rôle consistait, justement, à atteindre des objectifs à l’aide d’ordres et de moyens contradictoires et incohérents. Apprécié de ses chefs et respecté de ses subalternes, il s’était réfugié dans son aura de gloire et affrontait les événements sans broncher.
– On le sait maintenant, les rebelles ont des informateurs disséminés un peu partout. Je ne crois pas aux loups solitaires placés au hasard, ils ont forcément des espions qui leur rapportent nos mouvements. C’est pourquoi j’ai décidé de prélever un homme dans chaque escouade pour prêter main forte à nos services de renseignement. Ils ont plus que jamais besoin d’hommes de terrain. Je ne te cache pas qu’en haut lieu, on a pensé à toi, mais je n’y tiens pas. On manque d’officiers de qualité en première ligne et je veux garder au moins un chef de groupe de confiance sous la main. Penserais-tu à quelqu’un en particulier ?

Alors qu’il franchissait à grands pas la route qui le menait enfin chez lui, Tarek tentait de chasser de son esprit les récents événements. Si le sang ne l’avait jamais rebuté, si tuer a toujours été chez lui un devoir, Tarek n’en avait jamais éprouvé le moindre plaisir, il y voyait simplement un devoir. Comme une besogne nécessaire ou un rouage indispensable au bon fonctionnement de cette grande machinerie qui leur permettait d’exister. Il n’avait pas eu à réfléchir longtemps avant de donner un nom à Abou Fatah. Il avait pris le plus jeune, celui dont il pouvait se passer mais qui possédait les qualités propres aux mouchards. Ahmed aurait à se présenter dans deux jours aux services de renseignement. Son regard fuyant et cette propension à baisser les yeux lorsqu’il n’avait pas un fusil d’assaut dans les mains seraient un atout pour ce métier de l’ombre.
Tarek déposa son gilet de kevlar dans l’entrée.

Yasmina l’attendait. Elle le regardait avec tendresse. Il la prit dans ses bras et posa ses mains sur son ventre, ressentant plus que jamais le besoin de sentir la vie naissante. Il la porta dans la chambre et l’allongea précautionneusement sur le lit. Ses cheveux sortaient de son voile. Chassant ses démons et ses faiblesses, il lui fit l’amour violemment comme pour conjurer les souvenirs et la culpabilité irraisonnée qu’il éprouvait depuis cette nuit. Ou tout simplement pour se prouver qu’il était vivant. Yasmina, habituée aux sautes d’humeur qui traversaient parfois son époux, savait qu’il était inutile de lui parler dans ces moments-là et elle s’abandonna à son devoir d’épouse. Tarek s’endormit et passa une nuit agitée de cauchemars où les visages de Yasmina et de la rebelle se confondaient.

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