Editoriaux - Justice - 3 novembre 2019

Le juge Falcone n’aurait pas dévoyé sa vocation sur un mur des cons

Je ne songe pas tous les jours à Giovanni Falcone, ce héros de la magistrature italienne né en 1939 et assassiné le 23 mai 1992.

Le remarquable film de Marco Bellocchio, Le Traître, me l’a remis dans le cœur et en mémoire parce qu’il met notamment en lumière le lien fort qui, peu à peu, a uni dans une confiance réciproque Falcone et Tommaso Buscetta, repenti fiable et courageux. Grâce à ce duo, des centaines de chefs et de tueurs mafieux ont été sévèrement condamnés et Cosa Nostra durablement affaiblie.

Falcone était en effet engagé dans la lutte anti-mafia et sa mort a été ordonnée par Toto Riina, chef du clan des Corleonesi, faisant partie eux-mêmes de Cosa Nostra.

Ce clan criminel s’est réjoui de la disparition de son principal ennemi judiciaire. Il avait compris que, face à lui, il y avait une volonté, un courage, une compétence et une constance. La conviction inébranlable que la justice était un combat qui devait reléguer tous les sentiments trop humains, peur, angoisse, doute et incertitude.

Je n’ai jamais pu m’empêcher d’éprouver une empathie et une admiration sans borne pour cette personnalité déterminée, avançant pas après pas, protégée certes, changeant de domicile chaque soir, variant ses trajets mais tristement consciente qu’un jour, elle serait frappée inéluctablement par ceux qu’il s’était assigné pour mission de détruire.

Et elle avait raison puisque son assassinat programmé, ayant imposé la mise en place d’une infrastructure inouïe au passage de sa voiture et de celles de son service de protection, a été accompli.

Mais quelle résolution il fallait avoir pour mener cette lutte, déjà héros au quotidien avec cette intrépidité malgré TOUT et cette obligation d’aller au BOUT quoi qu’il en coûte.

Je ne veux surtout pas tomber dans une sorte de romantisme funèbre qui serait indécent. Dans un discutable lyrisme judiciaire qui auréolerait Giovanni Falcone en amont à cause, précisément, de ce désastre final en aval.

Mais il n’empêche que, L’Express ayant consacré à la Justice française un excellent dossier, je me suis demandé quelle place aurait eue ce magistrat italien dans notre paysage judiciaire. Lui dont la seule obsession était de s’en prendre avec une efficacité maximale à cette pieuvre qu’était Cosa Nostra et à ses multiples ramifications de toutes sortes, quels auraient été ses comportements judiciaires dans notre espace ?

Je ne l’imagine pas perdre son temps et dévoyer sa vocation en tournant en dérision des victimes sur un mur des cons.

Je ne le vois pas, davantage, manifester en brandissant son Code sur un escalier de palais de justice ou décider d’interrompre, durant quelques heures, son activité pour protester contre la politique du gouvernement. Le syndicalisme partisan n’aurait pas été son fort.

Je ne le perçois pas en train de parler à des journalistes en catimini ou de violer allègrement le secret de l’enquête ou de l’instruction.

Il ne méprise pas les politiques tout en les jalousant.

Il ne s’abandonne pas à la vanité médiatique et son souci est de susciter le plus possible l’estime de ses concitoyens.

Il n’est préoccupé que par la passion démocratique de relever tous les défis que la criminalité et la délinquance posent à la société. Il est modeste pour lui mais orgueilleux de sa fonction. On le respecte parce que sa pratique et sa rectitude le rendent respectable.

Giovanni Falcone, Italien, n’aurait pas pu être un magistrat français.

Je rêve sans doute le premier et je sous-estime le second.

Mais j’en ai pris mon parti et j’ai choisi ce camp.

L’explosion qui a tué Falcone a fait beaucoup d’orphelins de la justice et nous laisse à la fois fiers de lui et inconsolables.

Extrait de : Justice au Singulier

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