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Editoriaux - Réflexions - Société - 2 mai 2020

L’angoisse du déconfinement

La perspective du déconfinement plonge notre société dans l’angoisse. Témoin l’anxiété manifestée par les politiques de tous bords, les médias et les péquins moyens… Mais l’anxiété n’est que la version civile de l’angoisse. Il y a plus profond : l’angoisse qui surgit quand l’effondrement du monde nous place face au néant.

Avant la crise, les soignants avaient en vain donné l’alerte sur les défaillances de l’hôpital. De quoi se plaignaient-ils ? Nous avons la plus belle avenue du monde et un système de santé que tous nous envient ! Puis vint la crise et sa cohorte de rodomontades, de mensonges et de désillusions. Un vide vertigineux s’est ouvert : apraxie et incompétence des élites, bureaucratie castratrice… L’éthique scientifique nous dit que sauver une vie n’a de valeur que si la procédure passe par les fourches Caudines d’une méthodologie mathématique. Un vent d’absurdité souffle dans les allées de la raison lucide. Elle semble parvenue à ses limites.

Du haut de sa suffisance, le chef de l’État fait profession d’humilité. Mais, comme le disait Camus (La Chute), quand l’auteur d’une confession prétend passer aux aveux, « c’est le moment de se méfier, on va maquiller le cadavre ». Comment mieux maquiller le cadavre, sinon par le chiffre ? Avant la crise, les soignants dénonçaient déjà la politique du chiffre qui avait vidé l’hôpital de sa substance. Mais le chiffre, c’est la rigueur. Le Premier ministre parle chiffres quand il évoque l’« effondrement » de notre économie. Pour montrer que la situation est prise au sérieux, on nous noie tous les soirs sous les chiffres. Mais celui qui vient de perdre un être cher sait que cette perte est celle d’un être unique, donc incalculable. L’unique n’est ni comparable ni comptabilisable.

Le confinement a créé entre la population confinée et ses élites une rupture épistémologique qui dépasse de loin la mise en cause de la nullité de ses dirigeants. Le confiné a été comme jeté hors de son existence quotidienne. Il a été exilé du monde extérieur, celui où il se définissait comme garçon de café ou intellectuel de gauche. Cet exil du monde extérieur le met face à lui-même, face à sa propre authenticité. Il se découvre père de famille.

Pas facile de se retrouver soi-même ! Pour l’exilé, son monde autrefois quotidien se manifeste avec le visage de l’extériorité de son personnage. Tandis que son « chez-lui » devient celui de l’intériorité de sa personne. Là où son personnage pensait trouver le Graal du sens de la vie apparaît désormais à sa personne dans toute sa platitude. Dehors, l’hégémonie instrumentale de la pensée calculante (Heidegger) — hégémonie que les gilets jaunes avaient déjà mise en évidence. Dedans, la région du sens, région de la pensée méditante. C’est le vide de la modernité qui apparaît soudain en pleine lumière. Au fond, l’angoisse du déconfinement, c’est l’angoisse du vide, l’angoisse du retour à la dépossession de soi.

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