Ce n’est pas désobliger le gouvernement qui fait ce qu’il peut que de soutenir que ses orientations et les modalités de son action ne sont ni limpides ni rassurantes. Pour moi, en tout cas, sans être impatient de me déconfiner, la période à venir, par son imprécision et le mélange qu’elle va engendrer entre liberté et contraintes, m’angoisse davantage que l’obligation consentie par la plupart de demeurer chez eux par sauvegarde.

J’ai l’impression, si j’analyse bien la stratégie sanitaire du pouvoir, qu’il s’efforce à la fois d’indiquer l’essentiel (le respect des gestes barrière) et de ne pas s’interdire des variations en s’adaptant à l’évolution de l’épidémie. Une synthèse, en quelque sorte, entre injonctions (mais si vite annulées parfois, comme pour les personnes âgées) et pragmatisme. Cette démarche n’est pas absurde, mais pourquoi donne-t-elle le sentiment aussi que, dépassée par la gestion du fléau, elle a pris le parti de nous laisser faire ?

Ou alors convient-il de se féliciter d’une configuration qui pourrait apparaître comme une esquisse positive pour le futur ?

Le président de la République paraît se mêler de tout mais, à y bien regarder, il se contente de donner le la et incite à ce que les autres fassent suivre l’intendance !

Je suis navré de relever que, pour le pouvoir, le secteur judiciaire a été totalement négligé – magistrature et barreau – ou laissé à la disposition de Nicole Belloubet, ce qui revient au même.

Si on s’attache à appréhender la structure générale de la parole publique, ces dernières semaines, il y a, d’abord, un Président qui demeure dans le général ou dans le flou pour ses opposants. En tout cas, il est clair qu’on ne saurait tirer de ses interventions, à la fois trop longues et penchant selon sa nature vers le conceptuel, quoi que ce soit qui indique d’emblée la marche à suivre.

En dessous, il y a le verbe explicatif et modeste du Premier ministre assisté, sur le plan technique, par le ministre Olivier Véran.

Et aussi, chacun dans leur domaine, les propos de ministres naturellement mis en évidence par l’impératif de trouver les solutions concrètes face à la crise, notamment Bruno Le Maire, Muriel Pénicaud et Jean-Michel Blanquer.

Puis, miraculeusement remontés dans l’estime présidentielle, voici les maires chargés, sur le terrain, non seulement de poursuivre les actions efficaces et bienfaisantes qu’ils avaient entreprises sans attendre, mais de pallier le vague des orientations. Celles-ci sont suffisamment imprécises et parfois confuses pour leur laisser la charge de mettre de la substance autour.

Enfin, il y a le citoyen. Avec, dans ce désastre difficile à éradiquer, la formidable bonne nouvelle de pratiques surgies de la base, d’inventions dans tous les domaines, un système D quotidien qui comble les béances et qui ouvre des perspectives enthousiasmantes sur ce que la société civile pourrait accomplir en innovant, si on la laissait libre.

Il est vraiment incroyable de constater à quel point la pauvreté et la pénurie officielle ont été compensées par une extraordinaire ingéniosité citoyenne et comme, en plus, celle-ci s’est attachée à aborder des terrains vierges pour les vivifier.

Je n’oublie pas, dans cette nomenclature, les préfets qui, bons ou mauvais, tentent de démontrer comme ils peuvent que l’État et sa voix existent encore dans cette émergence de l’efficacité municipale et citoyenne.

Y a-t-il, dans cette structuration démocratique, un dessein, une cohérence, un ordre, ou résulte-t-elle de l’amateurisme d’un pouvoir dépassé, contraint de devoir compter sur tout ce qui n’est pas lui ?

Si la première branche de l’alternative est la bonne, qu’il la retienne pour demain.

Si la seconde est tristement évidente, qu’il ne se serve pas de ce miracle pour se délier des engagements qu’il aura pris en prenant prétexte d’une France qui se sera débrouillée sans lui.

Que, pour une fois, les promesses, en politique, obligent ceux qui les auront faites.

Extrait de : Justice au Singulier
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