Lorsque le président russe Vladimir Poutine qualifiait, par le passé, la chute de l’Union soviétique de la plus grande catastrophe géopolitique de l’Histoire, cela renvoyait au démembrement progressif des principales zones tampons qui assuraient la sécurité nationale de l’ex-Union soviétique. En effet, depuis le XVIIIe siècle, la sécurité nationale de la Russie dépend de zones tampons à l’ouest et au sud. C’est dans ce contexte géopolitique post-guerre froide qu’il convient de resituer l’importance stratégique de la crise biélorusse actuelle, et ce, après l’intégration des pays baltes à l’OTAN et l’Union européenne et le conflit russo-ukrainien.

N’oublions pas que la Biélorussie, au cours de son histoire, a fait les frais de cette position géopolitique charnière. La Russie a toujours résisté à la tentation de saper la neutralité biélorusse, même lorsqu’elle instrumentalisait la dépendance économique et énergétique de Minsk pour faire avancer ses propres intérêts. Oscillant entre la Russie et l’Occident, le président Alexandre Loukachenko a cherché à équilibrer ces deux axes géopolitiques et d’influence, contrôlant strictement la politique intérieure et intimidant ses ennemis politiques. Dans le contexte des événements récents et des manifestations en cours contre Loukachenko, il est clair que Poutine est désormais prêt à soutenir le président biélorusse, y compris une assistance militaire, en cas d’intervention occidentale. Le soutien occidental aux manifestations anti-Loukachenko pourrait se transformer en intervention avec l’assistance militaire des pays membres de l’OTAN proches de la Biélorussie, de la et des pays baltes. De cette manière, les États-Unis saisiraient l’occasion de rétablir leur influence dans cette région.

Le soutien de Moscou pourrait alors coûter la neutralité de Minsk, c’est-à-dire la perte d’autonomie politique en faveur de Moscou, et sa transformation en État satellite pur et simple. Alexandre Loukachenko avait tiré profit de la crise ukrainienne pour raffermir les positions de son pays dans le contexte régional en misant sur une neutralité ambiguë et en accueillant, depuis septembre 2004, les négociations qui ont donné lieu aux accords « Minsk 1 » et, à la suite de l’échec de ceux-ci, la conclusion des accords « Minsk 2 ».

La position géopolitique charnière de la Biélorussie en fait incontestablement, selon les écrits de H.J. Mackinder, un « État pivot » qui remplirait alors la double fonction de réunification et d’articulation des ensembles à la jonction desquels il se situe. Cette grille de lecture favoriserait néanmoins les intérêts géopolitiques de grands ensembles géopolitiques multinationaux le plus souvent artificiels au détriment de plus petites entités ethniquement et culturellement plus homogènes. Ce rôle de pivot, qui se traduit en termes d’infrastructures de transport terrestres et énergétiques (la ligne ferroviaire Orcha-Brest, la gazoduc Yamal-Europe) stratégiques pour l’Occident et la Russie, explique bien les réactions prudentes et mitigées de l’Union européenne vis-à-vis des derniers événements de Minsk.

La question du nom et du drapeau n’est pas anecdotique : elle souligne l’existence d’un profond débat identitaire à propos de ce pays écartelé entre l’Europe occidentale (en particulier la Pologne et les pays baltes) et la Russie, entre néo-soviétisme et une renaissance identitaire nationale. La bannière verte et rouge fait référence au régime actuel d’inspiration socialiste soviétique, alors que la bannière blanche et rouge est une référence historique liée au grand-duché de Lituanie, aux pays baltes. Contrairement à l’Ukraine, ce réveil identitaire de la société biélorusse n’est pas marquée par un sentiment anti-russe. Mais le prolongement du conflit pourrait très bien, à long terme, attiser une « maïdanisation » des esprits.

5 septembre 2020

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