Jean d’Ormesson n’en finit pas de fasciner. Il vient de révéler à Valeurs actuelles que Sarkozy voulait arrêter la pour “faire de l’argent”, et qu’il trouvait cet aveu “épatant”. Épatant : adjectif parfaitement adapté à l’« épateur » que fut , adjectif délicieusement suranné aussi, bien dans le goût du vieux jeune homme des lettres françaises ; jugement de valeur intemporel, enfin, qui rend hommage à la sincérité de Sarkozy, pour qui la politique (il ne s’en est jamais caché) était bien davantage une carrière qu’une vocation.

Franchise de Jean d’Ormesson admirant la franchise de Nicolas Sarkozy. L’un aurait pu se récrier en surjouant le mépris de l’argent, l’autre faire semblant d’affirmer que le service de l’État était un sacerdoce ; mais on est entre grandes personnes et on vole à la bonne hauteur, entre la facilité des clichés et la facilité du cynisme. Pas grâce à Sarkozy qui, lorsqu’il est confronté à la nullité d’un , redevient celui qui “regarde beaucoup la télé” parce qu’il « [s’]emmerde”, comme le rapporte Le Huffington Post ; mais grâce à d’Ormesson.

Oui, fascinant, Jean d’O, et même – tiens – épatant lui aussi. Une vie sans à-coups, ou du moins lissée par le talent et la pudeur : élevé au château presque en dehors du système scolaire, normalien à dix-neuf ans, académicien à quarante-huit, Jean d’Ormesson a traversé la deuxième moitié du XXe siècle au petit galop, en réussissant tout avec un aimable et souriant détachement, sur un air de dolce vita française, et en rédigeant au crayon de papier des romans souvent autofictionnels, empreints d’érudition, de charme nostalgique, de fausse modestie et d’un style au minimalisme parfait, renouvelé de la tradition classique. Il est finalement devenu lui-même l’incarnation du classicisme, donc d’une élégance intemporelle et tous azimuts. Les d’aujourd’hui lui demandent ce qu’il a lu, mais aussi où il achète ses cravates ou s’il roule toujours en coupé Mercedes, quand ils ne se font pas carrément tatouer son portrait (Julien Doré).

Politiquement, peu d’à-coups, également : quand il prend parti, et que cela ne marche pas (Viêt Nam, lettre à Mitterrand, chrétiens d’Orient, Fillon, etc.), il en sourit volontiers : il a des épisodes engagés comme d’autres ont des quintes de toux ; il y croit sans doute profondément, mais comme il est le seul, il s’en excuse par coquetterie, pour ne pas donner dans le donquichottisme.

Jean d’Ormesson plaît de plus en plus au public, à mesure que nous sommes en marche, parce que son œuvre et son personnage médiatique sont le conservatoire de la vie que nous n’avons pas vécue (et peut-être lui non plus, pas entièrement du moins ; allez savoir à quoi ressemble la vraie vie d’un écrivain !) ; ses héros prennent des bains de mer au soleil couchant de Méditerranée, devisent en latin ou en hébreu sur la marche de l’univers avec de jeunes femmes mutines, noient calmement leurs chagrins les plus sombres dans la beauté des paysages, des souvenirs et des amitiés. Il y a peu de BlackBerry qui sonnent, de grèves de métro, de scènes de ménage sous ecstasy et de poubelles en flammes chez d’Ormesson ; plutôt un épicurisme de haute tenue.

« Et en même temps », il y a, chez lui comme chez ses personnages, cette tendresse amusée pour la canaille, pour les “fils de ce monde” dont parle l’Évangile, ceux qui sont “plus habiles que les fils de lumière” : dans Au plaisir de Dieu (livre préféré de Sarko, selon VSD du 10 août, qui l’orthographie Au plaisir des Dieux…), les Remy-Michault, profiteurs et opportunistes, alliés à la vieille noble qui habite Plessis-les-Vaudreuil, sont des gens que le grand-père méprise mais qui ont “tout compris”, selon le narrateur. Ainsi, sans doute, des ou Sarkozy dans l’œil pétillant de Jean d’Ormesson.

Le souriant nihilisme de notre Chateaubriand contemporain est un dernier salut du monde qui s’en va : quand il mourra (s’il meurt !), Jean d’O. n’ira pas au Panthéon car il est de , mais il le mériterait.

11 août 2017

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