Tandis que nous sortons du confinement et que les règles sanitaires tendent à s’assouplir, Ingrid Riocreux, spécialiste du langage médiatique, décrypte cette période et s’interroge sur les leçons à tirer de la crise.

Le confinement nous aurait permis de nous recentrer sur l’essentiel. Qu’en pensez-vous ?

Si l’essentiel, c’est notre nombril, alors le confinement nous a bien recentrés dessus, en effet. Pour ma part, je garderai le souvenir de ces visages masqués aux regards hostiles poussant leurs Caddie™ dans les allées de supermarchés ; ces pancartes culpabilisantes « Restez chez vous ! » affichées sur certains portails ; cette réprobation face à des actes de simple charité : « Comme le foyer d’accueil a fermé, Untel va nourrir les sans-abri : il est fou, il va leur refiler le virus ou il va l’attraper ! » Mieux valait, peut-être, les laisser mourir de faim… Mais je vais mentionner un élément, en apparence anodin et, en réalité, très révélateur. Si je critique souvent FranceInfo, je reconnais néanmoins à cette radio le mérite de ne pas tomber dans l’hypocrisie consistant à donner la parole aux auditeurs en les invitant à s’exprimer à l’antenne. , pendant le confinement, elle a adopté cette pratique de manière quotidienne sur de longues plages horaires ; et non seulement pour répondre à des questions factuelles ou médicales mais aussi pour donner des conseils d’ordre psychologique ! Les gens appelaient pour dire « Je m’aperçois que j’aime être confiné, suis-je normal ? » ou, au contraire, « Je vis très mal le confinement, comment ne pas sombrer dans la dépression ? » Et un psy était en studio pour répondre. Autrement dit, on est passé d’une radio qui nous ouvre sur le monde à une radio qui accompagne et encourage la fermeture sur soi-même.

À ce propos, justement, la crise sanitaire, en nous imposant et , n’a-t-elle pas encouragé le repli sur soi, dans une société déjà hygiéniste et individualiste ? Tout ce jargon lexical n’est-il pas déshumanisant ?

Clairement, à l’occasion de ce confinement, on a oublié le sens de certains mots. Une réunion en distanciel n’est plus une « réunion » : cela ne peut pas être un mode normal de fonctionnement, une simple alternative au « présentiel ». De même, « l’Église domestique » pour laquelle tant de foyers catholiques semblent s’être soudain enthousiasmés n’est pas « l’Église » : le mot ecclesia désigne une assemblée. Regarder la messe face à l’écran de l’ordinateur, cela ne fera jamais une assemblée. En réalité, sans doute par un réflexe rassurant consistant à se convaincre que tout cela n’était finalement pas si terrible, on en est arrivé à poser des équivalences fallacieuses. On oublie que l’expression non verbale constitue une partie très importante de la communication humaine. En distanciel, comme on dit, on ne peut pas interpréter un silence ou sentir un mouvement d’agacement chez un interlocuteur. Vous évoquez l’expression « distanciation sociale ». C’est un anglicisme condamnable et intéressant, une espèce d’acte manqué : social distancing renvoie, au-delà du seul espacement physique, à l’idée d’une ségrégation. Or, la crise sanitaire a bien accentué les inégalités sociales, entre les catégories aisées qui ont vécu le confinement comme des vacances, en télétravail, et les autres qui, entre isolement strict et contraintes de déplacements professionnels, ont vécu un cauchemar. Et « gestes barrières » ? C’est une expression magique : elle donne l’illusion satisfaisante d’arrêter le virus par une action concrète et volontaire, presque courageuse. Mais ce sont des non-gestes : ne pas se serrer la main, ne pas s’embrasser. S’il s’agit de se laver les mains, d’éternuer dans un mouchoir, etc., alors ces « gestes barrières » doivent être nommés pour ce qu’ils sont : des mesures d’hygiène élémentaires, tout simplement.

Cet été, ce sera « vacances, j’oublie tout » ?

On nous promet des « vacances apprenantes », mais je me demande quelles leçons nous saurons tirer de cette crise sanitaire. J’ai l’impression que nous allons filer faire des bronzettes en mouvement sur des « plages dynamiques » en respectant sagement la « distanciation sociale ». On va bronzer avec la trace du , ce sera beau, dites donc. Sérieusement, je crois qu’il faudra avoir le courage de regarder en face cette période comme la révélation paroxystique des travers de notre temps. Il faudra nous souvenir des suicides, des enfants brutalisés, des violences conjugales (monsieur envers madame, mais aussi madame envers monsieur, énorme tabou et cause de nombreux suicides) et de la cruauté au sein des fratries (dont on ne parle jamais non plus), exacerbée par la claustration ; nous souvenir du réseau Internet saturé par la fréquentation des sites pornographiques, de l’explosion des commandes en ligne de sextoys ; nous souvenir de ces bébés de mères porteuses, vagissant de peur, abandonnés dans les salles glauques des cliniques dans l’attente du transfert – différé – à leurs commanditaires qui finalisera la transaction ; nous souvenir de tous ces vieillards tués par le chagrin de l’isolement, à cause de l’hypocrite sollicitude d’un système qui prétendait protéger leur vie en les privant de tout contact humain.

Entretien réalisé par Iris Bridier

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