Economie - Editoriaux - Société - 21 avril 2019

Faut-il allonger le temps de travail ? Une question qui trompe son monde !

Dans le discours (non diffusé) qui devait conclure le grand débat, Emmanuel Macron prévoyait de demander aux Français de « travailler davantage », avec plusieurs options, non exclusives l’une de l’autre : l’abandon des 35 heures hebdomadaires, la suppression d’un ou de plusieurs jours fériés, le recul de l’âge légal de départ à la retraite. Selon un sondage publié par le JDD, une majorité de Français (54 %) seraient opposés à cet allongement du temps de travail mais, s’ils y étaient contraints, préféreraient que ce soit en revenant sur les 35 heures. Gardons-nous de prendre trop rapidement parti.

D’abord, parce que chacun a tendance à mesurer la durée du travail des autres à l’aune de son propre cas. Ensuite, parce que les 35 heures ne concernent que les salariés du privé ou du public – avec des exceptions. La question n’a pas de sens pour les commerçants, les artisans, les agriculteurs, les professions libérales, de nombreux cadres, et même certaines catégories de fonctionnaires, comme les enseignants ou les aiguilleurs du ciel. Enfin, les résultats sont faussés par la composition sociologique des sondés. Que 67 % des retraités de plus de 65 ans et 53 % des catégories socioprofessionnelles les plus favorisées y soient favorables n’a rien d’étonnant, mais on peut juger déplacé que des retraités jugent que les actifs pourraient travailler davantage.

À supposer que tous les actifs aient le même temps de travail, la sacro-sainte égalité ne serait pas encore respectée. La pénibilité des tâches n’est pas uniforme, il en est de plus éprouvantes, physiquement ou moralement. Entrent en jeu, également, l’atmosphère de l’entreprise ou de l’établissement public, le management, les collègues… Ce n’est pas faire preuve de discrimination de constater que, dans tous les métiers, certains sont plus performants que d’autres. La réglementation du temps de travail est, certes, une garantie contre les abus, mais c’est loin d’être une garantie de justice. De plus, on ne peut disjoindre la question de son augmentation de celle de la rémunération. Passer de 35 à 37, voire à 39 heures, est concevable à condition d’être rémunéré en conséquence.

L’idéal serait, sans doute, de trouver l’équilibre entre une réglementation, qui serve de garde-fou, et l’équité, qui prenne en compte les situations personnelles et le mérite. C’est particulièrement vrai dans le secteur public et, notamment, dans l’enseignement. Beaucoup de professeurs se plaignent d’être affectés dans un établissement sans considération de leurs qualifications ni de leurs compétences, d’être rémunérés de la même façon, qu’ils fassent bien ou non leur travail. Il n’y a pas de progrès sans une certaine émulation, qui est une concurrence, non des personnes, mais des talents. Ce qui pose un autre débat : comment évaluer le mérite ?

On voit donc que la question de l’allongement du temps de travail ne peut se réduire à des mesures technocratiques ou d’apparence égalitaire, qui satisferont les uns et mécontenteront les autres. L’organisation et la durée du travail, le montant des rémunérations, la considération portée à chaque travailleur traduisent une conception, plus ou moins juste, de la société. Il faut se méfier des projets conçus par un esprit, à la fois matérialiste et mondialiste, qui a rayé de son vocabulaire le terme d’« équité » et résume sa philosophie par des propos comme « La meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler » ou « Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ».

À lire aussi

Faut-il rapatrier en France les enfants de djihadistes ?

Les autorités déclarent pratiquer le « cas par cas ». Un bon moyen de ne pas prendre posit…