« Gardez courage. »

La phrase, apparemment anodine, avait été prononcée quelque part derrière Monsieur Dupont et l'avait transpercé jusqu'au tréfonds de l'âme.

Alors qu'il rentrait chez lui dans le brouillard, en ce 31 décembre 2022, il avait bien fallu qu'il le reconnût : Monsieur Dupont, mâle blanc comme tant d'autres, quinquagénaire moyen, hétérosexuel paisible et chrétien les jours de fête, n'était pas du bon côté de l'Histoire. Une poisseuse lassitude était en train de gagner ses fonctions vitales, comme s'il était simplement temps pour lui, dans une époque à laquelle il ne comprenait rien, de faire un pas dans le vide, en même temps que l'Histoire de France, la chrétienté et pas mal d'autres trucs qu'il regrettait confusément et qui semblaient, en cette triste fin d'année, tourbillonner avant de disparaître dans une sorte de baignoire diabolique. Le bruit de ses pas solitaires, les éclairages kitsch dans les rues pour une fois désertes, tous ces gens aux existences froides et vides, qui se cogneraient momentanément les uns dans les autres pour se souhaiter la Bonané… Il en avait marre, voilà tout, marre à en pleurer, et il n'aurait pas fallu le pousser beaucoup pour qu'il prenne sa voiture et roule à tombeau ouvert droit devant lui, jusqu'à ce que mort s'ensuive.

« Gardez courage », entendit-il soudain derrière lui - et cette phrase seule le bouleversa. Elle avait été dite par une voix de petite fille, ou plutôt de jeune fille, enfin, dans ces eaux-là. Monsieur Dupont frissonna des pieds à la tête, dans sa parka triste, ses idées noires et ses chaussures laides, alors que, pourtant, la soirée était humide mais particulièrement clémente, à cause sans doute du climat qui allait tous nous tuer. Il se retourna et marcha vers la voix, dans le brouillard.

Face à lui, il y avait une silhouette fine, quoique pas très haute, aux cheveux longs et à l'air candide - une petite fille, une jeune fille, enfin, dans ces eaux-là. Elle le regardait intensément, de ses yeux clairs, et lui souriait. On n'en voyait plus beaucoup, des sourires comme ça, sincères et gentils, même un peu naïfs. Monsieur Dupont sentit quelque chose, quelque chose de doux et désespéré, crever dans son cœur fatigué. Il ne pouvait plus parler.

« Ce n'était pas une année très drôle, n'est-ce pas, Monsieur ? » demanda la petite fille.
Monsieur Dupont secoua la tête en silence.
« Mais enfin, tout cela, vous l'aimez encore ? »
Le brave homme, qui un instant plus tôt était sur le point de fondre en larmes, regarda attentivement son interlocutrice. Il n'y avait qu'eux sur cette petite place. Il n'y avait même pas d'autres lumières que celles des lampadaires. L'ambiance des « fêtes de fin d'année » avait cédé le pas à quelque chose de plus apaisé, de silencieux, d'intemporel. La fille n'avait pas plus de dix ans. La clarté de ses yeux était presque radioactive. Et elle souriait tendrement.

« Quoi, tout cela ? » articula Monsieur Dupont dans un murmure un peu brisé.
« Eh bien, tout cela », fit la jeune fille en s'animant de la voix et des mains. « La France, la belle France, ses chemins, ses églises, ses ancêtres, ses rois et ses batailles, ses voitures et la silhouette de ses femmes, le courage de ses hommes et la vivacité de ses enfants. Le monde que vous connaissez, ce monde que vous avez l'impression de voir disparaître sous les coups de couteau, sous les attaques de la laideur et de la facilité, sous l'inculture, la télévision, les plats surgelés, sous les coups des délinquants et sous les impôts des politiciens, sous des guerres que vous ne comprenez pas et des coups de boutoir suicidaires… Ce monde-là, celui qui vous est familier mais que vous ne retrouvez presque plus jamais, vous l'aimez encore ? »

Monsieur Dupont hocha la tête, affirmativement cette fois.
La petite fille lui sourit largement, avec une infinie bonté.

« Alors, gardez courage. Il ne faut pas grand-chose. Le temps passé ne reviendra pas : c'est le futur que vous rendrez meilleur, et voilà tout. »

Monsieur Dupont se redressa d'un coup. Il manquait de pratique en ordre serré mais ça avait tout de même de l'allure. C'était à lui que la petite fille confiait son destin. Il était du monde des grandes personnes : il ne pouvait pas la décevoir. Elle, de son côté, tourna les talons et s'en alla, en dansant, sur les dalles grises de la place Nelson-Mandela, une sorte de marelle d'autrefois.

Sottement, Monsieur Dupont s'entendit murmurer, avec la candeur dérisoire du prince charmant rabougri qu'il était : « Attendez, je ne connais même pas votre nom ! »

La jeune fille, ou la petite fille, enfin, dans ces eaux-là, se retourna et, détachant les syllabes sans presque faire de bruit, lui répondit: « Es-pé-rance. » Et le brouillard la recouvrit.

Bonne année, amis lecteurs.

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1 janvier 2023

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27 commentaires

  1. Merci pour ce très joli conte et heureuse année également, ainsi qu’à toute l’équipe et à tous les lecteurs ! Effectivement, l’Espérance fait vivre. Et il va en falloir pour 2023…

  2. Bonne année à vous aussi ,Mr Florac ainsi qu’à toute l’équipe de Boulevard Voltaire! Merci beaucoup pour ce joli conte qui fait du bien et qui véhicule les valeurs de Noël ! La morale est tout à fait adaptée,tonique,positive ,elle incite à garder la tête haute et à se battre ,comme l’ont fait nos aînés,pour ceux qui viennent après nous! Merci,d’une manière générale à tous ceux qui oeuvrent ,à travers les articles de Boulevard Voltaire pour une information de qualité.

  3. Très belle histoire. Puisse t’elle être vraie ! Pour y arriver, il va quand même falloir nettoyer les écuries d’Augias !

  4. J’aime bien cette histoire, mais j’aime surtout cette très belle image qui me rappelle les cartes postales de mon enfance.
    Une belle image de Noël, de tendresse.

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