Elle fait partie de ces figures historiques de second plan dont on s’étonne, quand on apprend leur décès, qu’elles aient été, encore en 2020, vivantes, tant on les imaginait soigneusement couchées, depuis longtemps déjà, dans le panthéon mythique de la mémoire nationale, leur longévité nous ayant fait oublier qu’elles étaient encore là. La dernière fois que notre mémoire nous a fait faux bond, c’est pour Philippe de Gaulle, en sortant du film De Gaulle, qui nous le montrait à 20 ans en 1940. Un rapide calcul me plongea dans le doute : non, il doit être mort, mais c’est bizarre, je ne me souviens pas de l’événement, des Invalides… Bizarre. Vérification faite : Match nous apprenait que non seulement Philippe de Gaulle n’était pas mort, mais qu’il se portait très bien, marchait 1,8 kilomètre par jour, suivait l’actualité, et gardait un esprit vif et avisé. Philippe de Gaulle a 98 ans. Cécile -Tanguy s’est éteinte ce 8 mai (quel panache…) à 101 ans…

Philippe de Gaulle, Cécile Rol-Tanguy : fils de, femme de. Second plan ? Second rôle ? Quand vous avez été dans l’ombre d’un de Gaulle ou d’un Rol-Tanguy, forcément, vous êtes en second plan. Mais, dans l’absolu, combien de seconds d’alors auraient tous les titres pour être des premiers. Surtout, sans ces poignées de seconds, en 1940, nos premiers n’auraient pas été tout à fait ce qu’ils furent.

N’ayant pas eu la chance d’avoir eu des parents communistes, le nom de Rol-Tanguy n’entra pas dans ma culture par les comptes rendus des délibérations du Comité central du PCF dans les années 70 mais, comme pour beaucoup de Français, par Bruno Cremer, extraordinaire dans le rôle du chef des FTP parisiens dans Paris brûle-t-il ?, le chef-d’œuvre de René Clément, en 1965. Film mythique, hymne à la Résistance, aux deux Résistances, communiste et gaulliste. Cécile Rol-Tanguy apparaissait dans le film, incarnée par Clara Gansard. De même que le film De Gaulle revenait sur ces instants historico-mythiques de la rédaction et de la dactylographie de l’appel par Élisabeth de Miribel, de même Cécile Rol-Tanguy restera celle qui a tapé l’ordre d’insurrection et de grève générale dicté par son mari dans la nuit du 18 au 19 août 1944 : « Aux patriotes aptes à porter des armes. […] La France vous appelle ! Aux armes, citoyens ! »

On ne peut que s’incliner devant un parcours irréprochable, dans la Résistance, dès 1940, loin des louvoiements de bien des communistes, un parcours marqué dès le début par le tragique des temps : arrestation et déportation de son père, décès de leur premier enfant, le jour de l’entrée des Allemands dans Paris. Citée dans Le Monde, Cécile Rol-Tanguy revenait sur ces heures sombres : « Je n’avais plus rien. Mon père avait été arrêté, mon mari, je ne savais pas où il était, et j’avais perdu ma petite fille. Qu’est-ce qui me retenait ? Je rentrai dans la Résistance. Ça m’a aidée. Ça m’a apporté quelque chose. »

En ce printemps 2020 où une épidémie a plongé notre pays et une partie du monde dans la peur, le parcours de Cécile Rol-Tanguy vient relativiser les choses et nous rappeler que l’Histoire réserve d’autres drames et d’autres tragédies, d’un tout autre niveau et d’une tout autre ampleur.

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