Les lecteurs de Boulevard Voltaire connaissent bien Marmin, longtemps critique de cinéma à Valeurs actuelles et au Figaro. Sa patte est entre mille autres reconnaissable : finesse d’analyse, grâce d’écriture, profondeur de vue, érudition encyclopédique. Ce n’est pas pour rien que le défunt cinéaste Bertrand Tavernier le tenait en haute estime. En ces colonnes furent naguère chroniqués ses réjouissants souvenirs, La République n’a pas besoin de savants. Puis il y eut encore Cinéphilie vagabonde, florilège de ses articles consacrés au septième art.

Aujourd’hui, voilà qu’est édité son pendant littéraire, Vagabondages littéraires, rassemblant ses meilleures chroniques, principalement publiées chez nos confrères Liv’arbitres et Éléments, « le magazine des idées », dont il fut longtemps le rédacteur en chef. Et là encore, quelle que soit la discipline abordée, la littérature en l’occurrence, la même liberté d’esprit se trouve au rendez-vous.

En effet, l’artiste peut à la fois faire l’éloge de Céline et James Joyce tout en révérant des amis disparus tels que Jean Mabire ou Pierre Gripari. Comme souvent rappelé à son sujet, la philosophie païenne de l’auteur, que l’on peut aussi tenir pour « catholique contrarié », n’en finit plus de chanter les louanges de la transcendance et de notre ancestral terroir, tel que joliment signalé par son préfacier Olivier François : « Renouons avec la lumière de la féérie française, celle-ci n’étant autre, depuis Chrétien de Troyes, que l’histoire de la prise de pouvoir par les âmes pures et les cœurs simples. » Même si n’étant pas particulièrement connu pour sa fréquentation des églises – quoiqu’il puisse se nourrir, seul et contemplatif, de cette majestueuse beauté venue du fond des âges –, le révérend père Marmin signe là un fort beau sermon. Mieux : une sorte de bréviaire politique, salutaire en ces temps de cynisme généralisé.

Pour le reste, entre autres dizaines de dizaines d’écrivains évoqués, retenons, presque au hasard, Alfred Jarry, père du roi Ubu, ou Léo Malet, celui de Nestor Burma, dont Marmin fut une sorte d’ultime exécuteur testamentaire. Car là, il y a toujours cette même empathie avec le sujet traité, cette volonté de comprendre la vérité des êtres au-delà des apparences. Ainsi, de Nestor Burma, dans Brouillard au pont de Tolbiac, ces phrases définitives permettant de mieux cerner l’ambivalente personnalité de Léo Malet : « Son héros n’agit pas pour le compte d’un client, mais pour lui-même, comme s’il voulait exorciser un pan obscur de son passé. Le flash-back auquel le conduit son enquête précipite le lecteur dans un milieu relativement peu connu, celui des anarchistes intégraux sur fond de misère urbaine, où est grande la tentation de "reprise individuelle" ; celle-ci pouvant tourner au banditisme, comme c’est ici le cas. Il y a beaucoup de mélancolie dans ce retour au passé, une sorte de rage aussi dans le constat des idéaux trahis. »

Il est vrai que Léo Malet, vieil anarchiste ayant viré réactionnaire sur ses derniers jours, alors que l’époque se voulait faussement progressiste, se faisait une gloire d’écrire ses romans sur la machine à écrire d’un certain Léon Trotski. Voilà qui pourrait résumer tout le talent de ce critique littéraire hors norme : oublier le côté rue pour aller explorer le côté cour, ne pas s’en laisser compter par les élégances du moment. Être de droite et de gauche à la fois. Se rire des étiquettes ou des frontières politiques tout en défendant la seule patrie qui vaille : celle du talent et de la république des Lettres. Et c’est ainsi que Marmin est grand !

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29 octobre 2022

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2 commentaires

  1. Quel bel éloge, votre billet est bien ciselé et nous de découvrir ou redécouvrir le talent de M.Marmin. En tout cas vous nous donnez envie de vagabonder avec lui.

  2. Votre conclusion me plait bien : se rire des étiquettes et des frontières politiques ! Renouer avec une certaine liberté d’esprit! Cela me donne envie d’en savoir plus sur le personnage que je ne connaissais pas .

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