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Editoriaux - Justice - 16 janvier 2020

À chacun son affaire Grégory

L’affaire Grégory, le retour. « La cour d’appel de Paris a “annulé” la garde à vue de Murielle Bolle en 1984, une décision qui pourrait avoir des conséquences en cascade sur l’ensemble de l’enquête de l’affaire Grégory », rapporte Le Monde.

Déjà, l’affaire était revenue sur le devant de la scène en juin 2017 « quand le grand-oncle et la grand-tante de l’enfant – les époux Jacob qui n’avaient jamais été inquiétés auparavant – et Murielle Bolle ont été mis en examen, soupçonnés d’avoir commis un acte collectif. Mais ces poursuites ont ensuite été “annulées” pour des questions de procédure. »

L’affaire Gregory s’en va puis revient. 36 ans que ça dure. Sans que personne n’espère plus un réel dénouement.

Combien ont eu leur enfance marquée par ce prénom et cette histoire tragique ? Et par les images de ce petit bonhomme de 4 ans repêché, un soir d’octobre, pieds et poings liés, dans la Vologne, bien emmitouflé, pourtant, comme un enfant que l’on choie. Il serait à présent un homme fait ; il restera pour les Français un garçonnet rieur aux oreilles un peu décollées et aux cheveux bouclés. On finit par penser qu’il en est de cette énigme comme de celle du Masque de fer ou de la bête du Gévaudan : elle alimentera les chroniques des Franck Ferrand de 2050, et en chrétiens à l’âme simple, on s’imagine qu’on ouvrira tous ces dossiers au ciel, assis sur un canapé à côté de saint Pierre qui tournera les pages. On poussera des oh et des ah – c’était donc ça ! Et sinon, pour Dupont de Ligonnès ?

En attendant, comme dirait Pirandello, à chacun sa vérité. Et à chacun son affaire Grégory. Certains, d’ailleurs, ne se sont pas privés de claironner la leur urbi et orbi, devançant au pas de course la Justice, piétinant au passage la présomption d’innocence alors que la plaie était encore béante… l’hypothèse hautement transgressive d’une Médée adultère séduisait certains de nos intellectuels : on se souvient du « sublime, forcément sublime » de Marguerite Duras dans Libération (17 juillet 1985), faisant de la culpabilité de Christine Villemin une évidence.

Mon affaire Grégory à moi est celle de la résilience, pour parler chic. La résilience de ce couple. Ils auraient pu – on peut même dire « ils auraient dû » – se détruire. Ceux qui ont perdu un enfant le savent bien, le « simple » décès, par maladie ou accident, peut parfois séparer. Alors, on imagine un assassinat, dans lequel le cercle familial de l’un des deux est mêlé… Ils ont été en prison, l’une parce qu’on l’a un moment soupçonnée, l’autre parce que, de désespoir, il a abattu celui que l’on désignait alors comme coupable. « C’était une erreur et une faute. Mon geste est inexcusable. […] je le porte à vie dans ma conscience », confiait Jean-Marie Villemin à La Croix, en octobre 2006. Et pourtant, ils ont reconstruit. Déménagé en région parisienne. Donné la vie à trois autres enfants qu’ils ont impeccablement élevés (« L’aîné est opticien, la seconde est professeur agrégé, tandis que le petit dernier a décroché son bac S l’année dernière », détaillait une proche sur Europe 1, en 2014), dans le souvenir bien présent de leur premier né. Toujours aussi soudés.

Le mystère Grégory, c’est peut-être surtout celui-là. Et il n’est pas étranger, qui sait – c’est encore le chrétien à l’âme simple qui parle, interdit de se moquer -, à un petit saint innocent aux oreilles décollées qui, de là-haut, veille sur ses parents.
Reste une certitude dans cette affaire qui en a si peu : on peut tout annuler, les poursuites et les gardes à vue, mais on n’annulera pas cette petite vie, courte et intense, non plus que la souffrance – que n’éteint pas la résilience. « Nous vivons des moments de bonheur mais je ne suis plus pleinement heureuse », confiait aussi Christine Villemin à La Croix.

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