[UNE PROF EN FRANCE] Mon groupe de 5e : la cour des Miracles

Je ne sais pas si l’on se rend bien compte de ce que vivent les professeurs au quotidien...
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La rentrée a eu lieu ; j’ai vu mes élèves, retrouvé mes collègues et notre chère administration.
Comme, pour des raisons multiples et variées, je suis un des seuls travailleurs de France à avoir une carrière descendante, je me retrouve cette année avec un groupe de 6e et deux groupes de 5e.

Les groupes !

Je dis bien « groupes » et non « classes », puisque en bons petits soldats nous appliquons, le doigt sur la couture du pantalon, la réforme des « groupes de besoin » dont tout le monde sait que la durée de vie sera très écourtée. Le directeur, dont la psychologie reste pour moi un mystère, m’a attribué le groupe de 5e le plus faible. Sont donc réunis dans le même groupe vingt élèves, parmi lesquels onze ont des aménagements, tous décrits par des sigles dont je ne connais même plus la signification : PPRE, PPS, PAP, PAI. Certains ont des problèmes de compréhension, d’autres savent à peine lire et quasiment pas écrire, d’autres ont des problèmes de santé, d’autres de lourds soucis psychologiques.

J’ai obtenu mon bac à seize ans et demi, l’agrégation à 22, fait un double cursus lettres classiques-histoire, vu ma thèse de doctorat publiée par une belle maison d’édition, enseigné en classes préparatoires, publié de nombreux articles de recherche, co-écrit des manuels parascolaires pour le supérieur, été au jury d’un prestigieux concours d’ingénieurs, corrigé des copies d’agrégation… et les hasards de la vie et des mutations au sein de l’Éducation nationale m’ont assignée à ce collège de seconde zone dans lequel l’administration semble penser que j’ai ma place et, surtout, que je vais faire des miracles. Tout cela n’a aucun sens.

Une semaine après la rentrée, je vois arriver dans ce groupe un élève du dispositif ULIS [unités localisées pour l'inclusion scolaire, NDLR] qui prend en charge les enfants atteints d’un handicap. Nous en avons une quinzaine, dans le collège. On m’explique donc qu’il va être inclus en cours de français. La raison ? Nous n’avons pas le personnel suffisant pour assurer toutes les heures d’accompagnement des enfants « à besoins particuliers » et, donc, on compte sur moi pour m’occuper de ce garçon autiste qui me demande de faire cours la porte ouverte et qui n’écrit quasiment pas. Après tout, il y en a déjà trois autres dans le groupe qui n’écrivent pas, on n’est pas à un près.

J’apprends alors que l’un des rares élèves de la classe ne bénéficiant pas d’un aménagement a été le pire cas disciplinaire de l’année dernière et a déjà subi, en 6e donc, un conseil de discipline. Mes collègues me mettent en garde à son sujet. J’enregistre l’information, mais je sais que je serai de toute façon seule pour affronter ses incessants débordements.

Nouvelle élève, nouveau défi

Vendredi, le directeur a frappé à la porte au début d’un cours. Il m’amenait une nouvelle élève. Arborant un grand sourire, goguenard, il m’a expliqué que cette jeune fille arrivait tout droit du Maroc et ne parlait absolument pas le français. Il a continué en me disant qu’il avait spécialement demandé à ce qu’elle soit dans mon groupe, qu’il avait toujours pensé qu’enseigner en classes préparatoires était facile et que l’on verrait, face à ce groupe, de quel bois j’étais faite.

J’ai exprimé mon étonnement face à cette espèce de défi puéril qu’il semblait me lancer, lui ai dit que j’allais bien sûr faire de mon mieux pour accompagner ces élèves tout au long de l’année et les faire progresser, puis je l’ai remercié pour cette décision qui venait de me donner l’impulsion suffisante et décisive pour demander ma mise en disponibilité pour l’année prochaine - ce que j’ai fait dès la fin de la journée. Voilà, on va arrêter de jouer.

Il est annoncé, dans quelques jours, une nouvelle grève des enseignants. Vous allez tous certainement y être opposés, car elle est organisée par les syndicats. Mais je ne sais pas si l’on se rend bien compte de ce que vivent les professeurs au quotidien, des défis ineptes qu’ils ont à relever, de l’énergie que cela leur demande pour un résultat absurde, tout cela en ayant pour chefs de petites gens pétris d’idéologie et de préjugés.

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Virginie Fontcalel
Professeur de Lettres

Vos commentaires

128 commentaires

  1. Chère madame, je compatis et vous admire. Mais je vous souhaite surtout de « quitter ce bateau » et d’offrir vos compétences à ceux et celles qui sauront les apprécier !

  2. Enseignant ! Voilà une profession qui jadis était honorée, respectée ! La gauche et sa « réussite pour tous » en à fait ce que décrit très bien Madame Virginie Fontcalel, une mission qui rebute la plupart des candidats. Triste constat ! Utopie égalitaire, fin du mérite et de la valorisation du travail d’étude ! Un désastre !

  3. « un peu » de ménage au sein des directions d’établissement scolaire et des universités serait le bienvenu, non !

  4. Je suis tellement triste pour vous de cette situation, vraiment.
    Pour le gâchis qu’elle représente et pour les enfants qui ne vous auront plus comme prof. Je comprends mille fois cette décision que j espère je n aurai jamais à prendre. ( mais j’ai eu 2 heures de groupe de besoin ce matin en 5ème et 6ème … en maths. Tous sous PAP, tous dys multiples dont un qui ne lace pas ses chaussures et qui ne tient pas une équerre … en géométrie … aucun ne sait diviser) J aime malgré tout énormément mon travail , enseigner , transmettre . J imagine votre peine
    Je voulais juste vous dire ma compassion

    • Chère Madame vous perdez et votre temps et votre intelligence quittez le laïque socialiste et allez donner votre connaissance aux privés c’est plutôt la votre place ou allez enseigner le Français dans les établissements Franco Thaïlandais j’ai une amie qui y exerce fort satisfaite et à qui elle apprend notre culture notre langue avec des d’enfants dont l’éducation ferait bien besoins en France

  5. Parmi tous ces commentaires, généralement peu flatteurs pour les « enseignants » du ministère de l’Éducation, il faut faire un peu de tri. Aujourd’hui, il faut y être forcé (par des conditions socio-économiques, par exemple), être un militant — de gauche — , être un peu fou ou, peut-être, une forme de saint pour enseigner dans l’école publique.
    Ayant obtenu, votre agrégation, j’avoue avoir du mal à comprendre que vous dussiez devoir subir des nominations plus ou moins aléatoires et vexatoires contre lesquelles une personne agrégée devrait pouvoir se prémunir.
    Ayant exercé des fonctions au sein du SNALC, avant que sa section Enseignement Supérieur et Recherche n’ait pris son autonomie (il y a … très longtemps) pour rejoindre ce qui s’appelait alors la CGC, je pense que cette organisation syndicale mo(u)dérée, présente au sein des commissions paritaires chargées de la carrière des enseignants, pourrait vous être utile.
    Les principes démocratiques, particulièrement l’utopie égalitaire, incitent à la jalousie qui, lorsqu’elle est couplée à un pouvoir quelconque, devient dévastatrice, ce qui est, évidemment, le cas de votre directeur !
    En tous cas, à moins de vouloir finir au centre médical de La Verrière, il ne faut pas rester seule face à cette situation !

  6. Parmi les responsables de cette situation les enseignants sont en première ligne. Ils n’ont pas encore compris que c’est leur idéologie de gauche ou d’extrême gauche qui a tué l’école et la société française.

    • Sans doute mais, ceux qui, d’avanture, ne sont pas ouvertement de gauche, se retrouvent devant le type de persécution dant il est question. Certes, nombreux sont les enseignants de gauche, souvent par lâcheté aussi les autres, plus nombreux qu’on ne le pense, sont eux obligés de raser les murs ou d’être ostracisés. Il faut aussi en tenir compte.

  7. Je me souviens d’un dessin humoristique qui nous avait été donné avant un cours de statistique, pour insister sur la nécessaire qualité des données pour cette discipline. Un individu brandissait un poisson dont il ne subsistait que les arêtes et disait aux quelques cuisiniers qu’il avait devant lui : “faites-moi quelque chose de bon avec ça !”.
    Il faut croire au miracle pour penser qu’une prof même très intelligente pourra, par osmose, rendre brillants des élèves vraiment pas futés, ou, d’ailleurs, pour croire qu’un très bon premier ministre sera capable de gouverner la France avec une assemblée sans majorité.

  8. La situation semble désespérée , mais sans que cela puisse vous consoler je peux témoigner qu’en 1976 déjà , surveillant d’externat dans un lycée en RFA tout en étant étudiant en France après avoir effectué mon SM , le nouveau proviseur du lycée nous avait réunis , l’équipe de pions , pour interdire toute sanction disciplinaire à l’égard des élèves indisciplinés , plus d’heures de colle , verboten .La réforme Habby était sur les rails et j’ai vite compris que ce monde en perdition n’étais pas fait pour moi .Aujourd’hui les bambins que les profs essaient de dompter et d’alphabétiser sont les presque petits enfants des potaches que j’ai croisés ; rien ne perd ,rien ne se crée , tout se transforme, pour les miracles faut avoir la foi chevillée au corps .

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