Le grand retour de l’art textile

De jeunes filles, de jeunes garçons aussi, se lancent avec bonheur dans le crochet, le tricot, le canevas, la couture.
Creative Commons CC0.
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Les années 70 en avaient fait le symbole de l’aliénation des femmes. Coudre, broder, tricoter ou crocheter étaient du dernier ringard. Seuls travaux tolérables, le macramé et le tissage de la laine des moutons tondus par les hippies au fin fond du Larzac. Les années ont passé et l’on assiste au grand retour de l’art textile.

Nos grand-mères et nos mères savaient tirer l’aiguille, maniant petites et grandes. On cousait utile – les vêtements des enfants, bien souvent – par souci d’économie. Le prêt-à-porter n’existait pas encore et le concept de « fast fashion », avec ses fringues à jeter, encore moins. Paradoxalement, alors que les vêtements se succèdent comme les jours, on ne s’habille plus aujourd’hui, de peur de paraître bourgeois. Alors qu’autrefois, on s’endimanchait (référence à la tenue dominicale), on s’achète aujourd’hui à prix d’or des baskets faussement sales et faussement usées à porter avec des jeans savamment délavés et troués ; les deux importés du bout du monde, souvent confectionnés dans les pires conditions humaines et environnementales. Voilà pour le costume des bobos chics.

Cinquante ans de mépris pour la culture populaire

Et puis il y a, à côté de cela, une nouvelle génération qui rêve de retrouver l’usage de ses mains. De jeunes filles, de jeunes garçons aussi, qui se lancent avec bonheur dans le crochet, le tricot, le canevas, la couture. Les ateliers et les stages se multiplient pour des adolescents qui ne comprennent pas pourquoi personne – grand-mère, mère, tante, cousine, voisine – n’a voulu leur enseigner ce qui faisait autrefois l’ordinaire heureux de tant de femmes.

Dans notre monde qui se veut « créolisé », vantant perpétuellement les cultures du bout du monde, s’émerveillant devant les tissages andins, les broderies des minorités chinoises ou l’art du sari, on s’est appliqué ici, au nom de l’émancipation des femmes, à faire disparaître tout ce pan de l’artisanat et des traditions populaires.

Nombreux pourtant, dans la nouvelle génération, sont à la recherche de cette culture populaire qu’on a, depuis cinquante ans, traitée par le mépris. Et voilà qu’elle retrouve ses lettres de noblesse, revisitée par des artistes qui se réapproprient des techniques ancestrales dans de savants mélanges de couture, tapisserie, boutis, broderies, dentelles, tricot ou crochet.

Plus touchant qu’un homard de Jeff Koons

Nombre de ces artistes (ce sont généralement des femmes), célèbres ou moins connues, sont issues du monde du théâtre où elles ont exercé comme costumières, et leurs œuvres sont souvent pleines d’humour. En mai dernier, on a ainsi pu découvrir, dans les Révélations du Grand Palais, une œuvre monumentale de la plasticienne Héléna Guy Lhomme, passée de la céramique à la laine : un crocodile albinos en laine cardée. On songe au tout aussi monumental « manteau ethnique » de Jacotte Sibre, qui a tourné de musée en musée. C’est un somptueux manteau de chaman de 3,20 m de hauteur. Fait d’un assemblage de tissus, les manches sont ornées de perles et de flûtes d’Aubusson ; on y pénètre pour entendre, enfermé dans cette sorte de gigantesque tipi, la litanie du mode d’emploi international de la machine à coudre.

Célèbre, aussi, pour ses « trognes », Rebecca Campeau réalise sculptures en ronde-bosse peintes et tableaux en tissus, si bien que c’est à elle que le Muséum national d’histoire naturelle a commandé la reproduction à l’identique de la « machine » de Madame du Coudray. Il s’agit d’un outil pédagogique extraordinaire conçu par cette sage-femme du siècle des Lumières, avec lequel elle parcourut toutes les provinces du royaume pour expliquer aux matrones les mécanismes de l’accouchement.

Plus écolos que quiconque, ces artistes sont souvent des « recycleuses », collectionneuses de rebuts esseulés qu’elles amassent, sûres qu’elles leur donneront un jour une seconde vie. Ainsi Françoise Blondeau, aujourd’hui Toulonnaise, qui a réalisé une immense tenture reproduisant le tableau des Ménines de Velázquez, réalisée avec de vieux tissus, des morceaux de canevas, le tout patiemment rebrodé.

Passeuses de mémoire et de savoir-faire, ces artistes découpent et recousent des bouts de vie, comme autrefois nos grand-mères au coin du feu. Et c’est bien plus touchant qu’un homard de Jeff Koons.

 

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Marie Delarue
Journaliste à BV, artiste

Vos commentaires

12 commentaires

  1. Il y a désormais de nombreuses teinturières de laine indépendantes en France.
    Bergère de France a été reprise par ses employés et a décidé de recentrer sa production en France.
    ChristalLK, en Belgique, de part son travail a permis de relancer une race de moutons; de son côté elle gère la partie filage et teinture en Europe avant de la vendre en ligne et sur des salons.
    Le monde du tricot est très actif et c’est sans compter les podcasts.

  2. Très fervente « DIY » depuis de nombreuses années (couture, travail du carton, petite menuiserie, etc.) je déplore qu’au lieu d’enseigner les fadaises du monde Woke, LGBT et consors, on ne choisisse pas plutôt d’apprendre toutes ces techniques à la fois très utiles et très sympas, susceptibles même de déclencher des vocations pour l’avenir de ces jeunes. Mais on peut aussi (comme je l’ai fait) prendre soi-même l’initiative de se lancer, car il y a vraiment de très nombreux tutoriels sur internet (il faut au moins lui reconnaitre cet avantage) permettant de passer d’excellents moments. Et j’ajoute qu’en plus, intellectuellement, c’est très profitable.

  3. Adolescente je faisais du canevas, par contre le tricot ou autre, jamais aimé
    C’est bien que les jeunes s’y remettent, c’est mieux que de trainer sur je ne sais quel RS

  4. C’est vrai de plus en plus de jeunes sont demandeurs nous le constatons autour de nous . C’est un réel plaisir pour nous , certaines mamies , d’apprendre à nos jeunes à réaliser des vêtements , leur enseigner la broderie , la couture , manier des aiguilles à tricoter et même de la dentelle au fuseau . Et quand un ouvrage est réalisé , un vrai bonheur de voir ces enfants fiers et contents .

    • Tout à fait d’accord avec vous, on retrouve le plaisir de créer ses propres vêtements, mais hélas, beaucoup d’usines lainières , magasins de laine ont disparu, si seulement on pouvait les « ressusciter » même les magasins de tissus, on a dû mal à en trouver

      • Ma mère cousait beaucoup et bien, comme beaucoup de femmes à l’époque.
        Enfant, j’aimais l’accompagner
        pour choisir tissus et
        accessoires. Chez la mercière,
        j’aimais entendre ces dames farfouiller dans les boîtes de
        boutons. Bien que ne cousant
        pas, j’ai ma propre boîte où je
        range tous les boutons que je récupère. Et de temps à autre,
        je farfouille…

  5. Mémoire, patience et savoir faire, tout ce qui manque à notre téléchanteur au sommet de l’Etat.
    Bravo à ces femmes dont l’une d’entre elles devrait diriger la France, ou alors à plusieurs!

  6. Cela me parle parce que ma grand mère était prof de couture dans les années 1920 à 1930 . Elle était originaire du Nord .pays des filatures .Aujourd’hui c’est plutôt le pays d’où filent les migrants pour se rendre en Angleterre .

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